« Schwesterlein » – Voir le monde avec quatre yeux

« Schwesterlein » de Véronique Reymond et Stéphanie Chuat

Charlyne Genoud | Le dernier film de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond raconte Lisa (Nina Hoss), une jeune femme déchirée entre la paire qu’elle forme avec son frère jumeau et son couple, entre ses aspirations créatrices et ses obligations de mère de famille; et finalement entre son enfance et sa vie d’adulte. Au milieu de tout cela, c’est le duo hyper fusionnel et presque surnaturel que forme les deux réalisatrices depuis toujours qui semble être narré.

En route vers Lisa

Au centre d’une vie de famille troublée avec comme figurante une mère inadéquate et comme rôle secondaire un frère atteint de leucémie, il y a Lisa, une scénariste qui a laissé de côté ses succès passés pour se consacrer à sa vie de famille. Synonyme de sacrifice, la carrière de son mari les a menés, elle et ses enfants, à s’établir bien loin de son Berlin natal; c’est à Leysin qu’évolue désormais la petite famille. Lisa se met ainsi de côté pour les deux hommes de sa vie, car quand ce n’est pas pour la carrière de son mari c’est contre la maladie de son frère jumeau qu’elle se bat. Tiraillée dès le début entre ces deux pôles masculins, c’est un itinéraire vers elle-même et vers ses aspirations que propose Schwesterlein.

Lutte féminine

Lorsqu’en interview Matthieu Loewer mentionne la dimension féministe de leurs films, Stéphanie Chuat précise le genre de militantisme qu’elles visent avec leurs protagonistes féminines: « Ces femmes n’ont pas spontanément un engagement militant, leur combat s’inscrit dans leur vie de manière subtile (…) Ce qui nous intéresse, c’est une forme d’affirmation douce, qui passe davantage par les actes que par le discours ». Ce n’est donc pas le portrait d’une lutte évidente que dresse Schwesterlein: on ne saurait d’ailleurs désigner un grossier coupable de l’étouffement que ressent Lisa, la protagoniste. Une lutte interne, qu’une scène tournée à Lausanne illustre très bien: la protagoniste s’énerve dans la cour intérieure de l’immeuble de sa mère. Au comble de sa colère, Lisa donne des coups dans une benne à ordures. Cette femme qui apparait souvent dans le film sous des jours très calmes hurle et se débat, au pied du grand bâtiment pleins de fenêtres. Comme au pied de la société, visible pour tous les yeux qui pourraient l’observer à travers ces fenêtres, toutes ses frustrations ressortent dans des cris de rage.

Coup de théâtre

Cette petite sœur se démène pour que son frère obtienne un rôle, le meilleur remède selon elle pour le soigner de sa leucémie. « Si tu ne lui donnes pas de rôle, il va mourir ! » crie-t-elle au metteur en scène qui refuse de faire jouer un malade. Une plongée dans la survie des comédiens qui vivent pour leur art. Une démarche que les deux réalisatrices connaissent bien, le tout placé dans un monde qui les lie puisque c’est au théâtre que Véronique Reymond et Stéphanie Chuat se sont connues, et par cet art qu’elles sont entrées dans le cinéma: timidement d’abord, en incluant des vidéos à leurs pièces. Fascinées par le médium, elles plongent ensuite dans les eaux du cinéma avec quatre courts métrages dont un primé à la Berlinale en 2004. Une ascension qui les mène finalement vers leur premier long-métrage de fiction La petite chambre, salué par la critique. Cela semble donc être une sorte de retour aux sources que de placer ces deux personnages dans le milieu qui les a unies. Ce n’est en plus pas n’importe quelle paire qui y est placée, mais deux jumeaux inséparables; un duo inspiré par celui des deux réalisatrices. Leur relation hors norme défie semble-t-il toutes les lois de l’amitié. De cette particularité qui fonctionne comme un signe distinctif aux yeux du monde du cinéma, elles produisent ce film métaphore de ce qui semble être leur plus grand accomplissement : une amitié qui les porte dans tous leurs succès.