Forel (Lavaux) – Survivance et revivance de l’UIF

Les pères fondateurs de l’Union Instrumentale de Forel (Lavaux) avaient laissé passer une guerre mondiale avant de créer leur société ; leur descendance musicale se sera contentée d’une pandémie pour fêter ses cent ans. Chacun son truc ! 

L’Union Instrumentale de Forel aujourd’hui (avant le Covid)

Sébastien Pasche | On a mitonné un 2021 aux petits oignons. The big festivitas. Le Grand Chelem de janvier à décembre. Je vous narre la chose par le menu, c’est-à-dire par le commencement. En janvier dernier, nous invitâmes le célébrissime, populairissime, révéréissime Cory Band pour une petite sérénade dans la capitale musicale de Savigny City. Ça a pas été duraille de les convaincre de venir, rien qu’à l’annonce de la salle, le Forum, ils ont dit oui, les Welsh ! Tu m’étonnes, une des plus belles salles d’Europe et des Balkans ! Pourtant, on pourrait croire les Britanniques un poil rancuniers question culture romaine ; et ben non, le Forum, eux, ils l’investissent. Le remplir a pas été un souci, juste il a fallu bien se creuser la tête pour savoir où mettre cette cohorte de chaises ! Heureusement que la fanf’ de Forel accueille le seul Docteur ès Chaises du canton ! Une veine ! Il a même fallu compléter avec : les chaises du carnotzet de la grand-mère, celle du Père (il en avait qu’une), du local de couture, et même une paire de botte-culs arrachée à son propriétaire (oui, le dépareillé est très à la mode). Brèfle, réussite de A à Z prime. Bravo la fanfare ! Quoi ? Vous avez pas pu venir ? Casse-la ne tienne. On refera. Promis. Tenez, je crache par terre. J’ai panossé avant-hier, mais vous en valez trop la peine. Voilà. Et quand on saura quand, on vous fera savoir. On fera en sorte de pas louper ça, cette fois, nous non plus. Deuxième round en quatre manches : les soirées annuelles. Là, on a fait péter le budget. Le caissier a chopé tant tellement d’ulcères qu’il est à l’AI pour un moment. On a commandé une œuvre originale, quarante-cinq minutes de musique à Théo Schmitt. Je vous bricole l’histoire en vitesse : rappelez-vous, en l’an de grâce 1914, on assassine l’Autrichien à La Sarraz-Le Vaud. Ça a dû sembler un bon prétexte à une partie de la planète, suffisant en tous cas, pour opérer un rééquilibrage démographique à grande échelle à travers le massacre systématique et pathologique de tout ce qui avait deux bras et deux jambes. Des empires moribonds aux valeurs d’Ancien Régime, associés à un armement de destruction totale ; t’as un mot pour ça, toi ? A part l’horreur absolue ? Je sais pas. Moi, j’ai l’impression de jamais réussir à bien me rendre compte. Toujours z’est-t-il que, une fois que cette ribambelle de vieillards cacochymes et moustachus eurent fini de mettre l’Europe et l’Orient à feu et à sang, il a bien fallu recommencer à vivre. Mais de quoi ? Tu vois, la France ? La Somme, Verdun ? T’avais foiré le contrôle d’histoire ? Ok. Morne plaine. Morte plaine. Pas de graines assez grandes pour combler les cratères d’obus, qui n’ont pas grand-chose à voir avec ceux des comédons du nez de ta belle-mère. Plus d’herbe pour les vaches. Plus de vaches non plus au fait. Pétain, avant de négocier son virage à droite, avait ratiboisé les écuries et les vignobles de France pour que le Poilu puisse se remplir le bide et se vider la tête. Alors on en appelle à la solidarité européenne ; après s’être balancé la vaisselle à la tronche, ben on ramasse ensemble, quoi. Tu juges un peu de l’ultime stupidité humaine ? M’enfin, cet appel, trois messieurs de la commune de Forel l’entendent. Ces trois sympathiques personnages, du fond de leur campagne, il leur vient une idée un peu folle : et s’ils amenaient du bétail à Verdun ? Le Vaudois, il est bonnard, hein. Marque indélébile. Mais frileux. Alors, t’imagines la réaction dans le landerneau ? Givrés, les mecs ! A mettre sous tutelle ! Cinq cent bornes de rail avec un troupeau de modzons ! ! Mais non. Eux, c’est leur truc, alors ils font. Et ils partent, depuis Moudon, avec huitante bêtes, un tonneau de chasselas, et un cœur gros comme ça. Un de ces gars, en rentrant, participera à la fondation de notre société de musique. Alors on s’est dit qu’on allait la raconter, cette petite histoire de l’Histoire. Pasque tu verras, elle est pas grand-chose, mais elle est vachement belle et super marrante. Et que peut-être, ben, il reste un petit peu de ça quelque part en nous ? Alors avant qu’il y ait plus personne pour la raconter et qu’on l’oublie, tu viendras l’écouter , dis ? 

Cliché de 1924 de la fanfare devant chez Jubin, au village de Forel,
lors de la première Régionale des musiques de Lavaux