Cully Jazz : quand la pluie ralentit le tempo
Entre accalmie sur les quais, contrastes d’ambiances et parenthèse suspendue avec Melody Gardot, retour sur le premier dimanche de la 43e édition du Cully Jazz Festival. Récit de terrain.


Le choix s’est joué à quelques secondes près. Clé de voiture ou casque de vélo. Sous un ciel hésitant, entre gris et bruine, c’est finalement la seconde option qui l’a emporté.
Qu’importent les réflexions qu’impose le vélo, direction le chef-lieu du district pour son emblématique festival de jazz.

Respiration dominicale
A l’arrivée, un constat s’impose rapidement : l’ambiance n’a rien à voir avec celle de l’édition précédente. Exit la marée humaine. L’an dernier, il fallait jouer des coudes pour avancer, et parcourir cent mètres pouvait prendre plus d’un quart d’heure. On l’apprendra plus tard, mais la journée d’ouverture, vendredi 10 avril, ainsi que celle de samedi, ont retrouvé une affluence comparable à l’ensemble de l’édition 2025.
Mais ce dimanche, les allées respirent. La météo a calmé les ardeurs, offrant au Cully Jazz Festival un visage plus apaisé, presque introspectif. Un ralentissement qui a quelque chose de précieux. « Cela laisse de l’espace pour observer, pour écouter autrement et s’imbiber de la musique et des produits locaux », raconte un festivalier en tendant son verre de Chasselas comme pour faire santé.
Entre deux regards, une recherche s’impose : celle de l’accréditation, sésame indispensable pour rejoindre le concert de Melody Gardot. Au stand – qui fait aussi office de point d’information – un visiteur tente sa chance : trouver un billet supplémentaire pour l’artiste américaine. Programmée à 16 heures et à 20 heures au chapiteau, elle affiche complet. Et puis, comme souvent dans ce genre d’événements, le hasard (ou les rencontres) fait bien les choses : la personne à sa gauche lui tend un billet en trop pour le live 16 heures, gratuitement. Deux hommes heureux : l’un d’avoir reçu, l’autre d’avoir donné.
Des quais au chapiteau
Bracelet au poignet, direction les quais. Ici, la musique reprend ses droits. Premier arrêt, première photo : les Suisses de Brassmaster Flash. Pas de platines comme chez le groupe iconique des années 1970-1980 auquel ils font référence, mais une fanfare déjantée, qui détourne avec malice les codes du hip-hop. Le clin d’œil est évident.
Sous la tente du Chapiteau, l’attente se fait sentir. Devant la scène principale, le public patiente. Assis pour certains depuis près d’une heure, regard tourné vers une scène encore vide. Une demi-heure de retard pour Melody Gardot, et déjà quelques appels fusent dans le public. Quand le co-directeur et programmateur du festival monte sur scène, c’est le soulagement : « Bon, vous avez assez attendu, place à Melody Gardot », annonce Jean-Yves Cavin.
Les musiciens apparaissent progressivement. D’abord, le percussionniste pour un bref solo, puis le saxophoniste, le pianiste (Philippe Baden Powell) et enfin, Melody Gardot. Après deux premiers titres, sa voix se pose. La chanteuse prend le temps d’expliquer. Un peu de trac, confie-t-elle, et surtout cette surprise touchante : entendre le public l’appeler depuis les coulisses. « Cela nous a beaucoup touchés de vous savoir impatients depuis les backstages », dit-elle en français.
Musicalement, on est plutôt dans l’atmosphère intimiste. Car le style de Melody Gardot ne se résume pas à du jazz au sens strict, puisque ce style est lui-même trop large pour être contenu dans un seul cadre. « Sa musique navigue entre jazz vocal, blues, bossa nova, folk et même une touche de pop, dans un mélange fluide et difficile à enfermer dans une case », merci Wikipédia pour cette définition. Sa voix, grave et feutrée, privilégie l’émotion à la démonstration. Pas de performance vocale éclatante, mais une manière de raconter, de suggérer, de laisser respirer les morceaux. Elle fait aussi chanter la salle, d’abord à droite, puis au centre, à gauche et enfin, à l’arrière. Avec plus ou moins de succès.
Deux salles deux ambiances
Au même moment, la scène d’en face vit une tout autre ambiance. Du côté du « Salon », le Cully Jazz Festival change d’octave. Ça groove, ça appelle, ça bouge, contrairement au Chapiteau, le public reste debout et fait presque un avec la scène.
Ce dimanche-là, le Cully Jazz Festival ne s’est pas imposé pas par la foule, mais par des détails, des nuances, des respirations. Des éléments souvent plus perceptibles lorsque l’affluence retombe. Un peu comme la pluie lors du chemin du retour, qui oblige à ralentir et voir différemment.







