A la croque… au sel

Les penseurs mécaniques : rien de pire pour ne plus être soi

Gérard Bourquenoud  | Au regard des vagues qui agitaient un lac de chez nous, deux hommes d’âge mûr m’ont fait un clin d’œil, mais avec un sourire figé, presque absent. Pas timide pour deux sous et en plus bienveillants, ils m’ont invité à prendre place sur un banc public pour un brin de causette. Et comme ils parlaient du Créateur de cette belle nature avec ses merveilleux paysages, j’ai étiré la conversation en leur posant la question : – Croyez-vous en Dieu ou préférez-vous les sectes ? J’ai compris dans l’instant présent à qui j’avais affaire ! L’un était catholique, l’autre de confession protestante. Il m’a fallu mettre de l’eau dans mon vin, pour ne pas subir l’expérience faite la semaine précédente. Puis, deux dames au regard intéressé par notre conversation, se sont assises sur le même banc. Des êtres humains comme les autres, mais j’ai tout de suite senti dans leurs paroles qu’elles étaient toutes deux membres d’une secte. C’est pourquoi, j’ai tenté de connaître la pensée des deux retraités. A tout ce que je leur disais, ils répliquaient par une phrase toute faite, une formule apprise par cœur et qui ne « collait » pas à mes propos. « Que voulez-vous, nous sommes dans l’ère satanique et rien ne va dans ce monde » m’a dit le plus âgé. Et d’ajouter d’une même voix : « Chacun devrait lire la Bible, car tout y est écrit, tout y est prévu. De plus, nous sommes catholique et protestant de naissance, nous n’avons pas besoin des sectes et de conseils d’inconnus », ont-ils précisé avec un certain pince-sans-rire. Même si certaines âmes faibles ou isolées, ont parfois tendance à laisser entrer chez elles des gens qu’ils croient être des personnes de confiance. Des gens qui vont les sortir quelques instants de leur solitude pour finalement leur soustraire quelques milliers de francs. Comme la conversation s’envenimait, j’ai décidé de l’interrompre « Excusez-moi, j’ai un rendez-vous à tenir » C’est vrai, leur automatisme était comme de la glace qui me fatigue la pensée et le cerveau. Les deux dames en question, par contre avaient mis l’accent sur : « Rien de mieux qu’une secte pour ne pas rester seules », alors que les deux retraités m’ont répondu : « Rien de pire pour ne plus être soi ». Qui a tort, qui a raison ? Et comment le faire entendre à des gens qui n’ont pas vraiment de « soi », à qui l’on n’a pas appris, dans leur jeune âge, le sens critique, le respect d’autrui, le goût de leur propre être, singulier, unique ? Qui ne savent peut-être pas qu’ils ont en eux-mêmes les réponses aux questions les plus graves, celles de la vie, de la mort. A moins qu’ils consentent à s’écouter, à se faire confiance. Réflexion faite après cette rencontre fortuite, avec un frisson dans le dos, je dois avouer qu’il y a des millions d’êtres humains de par le monde, encore plus dangereux que les membres des sectes. Tels ceux qui font mourir des innocents par une mécanique qu’ils n’ont pas réussi à maîtriser. Des êtres indifférents à leur propre personne comme à la vie. Tel est le combat d’aujourd’hui sur tous les continents : lutter contre la pensée mécanique qui détruit le monde des humains, parce que venue d’hier…