Une brève histoire de la neutralité suisse

Le rejet, très net, de l’initiative dite « Pour la sauvegarde de la neutralité suisse » n’est que le dernier épisode de l’histoire, plutôt agitée, de la neutralité helvétique dont la graine, selon certains, aurait été plantée en 1515, après la cinglante défaite des Suisses face aux troupes françaises de François Ier, à la bataille de Marignan. A l’époque, la Confédération ne comptait que XIII cantons qui menaient des politiques extérieures diverses, parfois antagoniques, caractérisées par un expansionnisme militaire conquérant. Elle était une alliance militaire et politique lâche, sans capitale, ni gouvernement central. Si Marignan, et la Paix perpétuelle de Fribourg, signée une année plus tard avec la France, marquèrent la fin des ambitions expansionnistes de la Suisse, on était encore loin de l’idée de neutralité.
Préserver son unité
Lorsqu’en 1618 la guerre de 30 ans embrasa l’Europe, entre catholiques et protestants, la Diète fédérale, qui rassemblait les délégués des cantons, décida de se tenir à l’écart du conflit. Non par conviction pacifiste, mais parce que prendre parti aurait déclenché une guerre civile fratricide, au risque de faire éclater la Confédération, elle-même partagée entre papistes et parpaillots. Rester « neutre » était donc la seule option pour sauvegarder l’alliance. Et c’est pour ces mêmes raisons, qu’en pleine guerre de Hollande, entre la France de Louis XIV, catholique et absolutiste, et les Provinces-Unies, libérales et calvinistes, que la Diète, en 1674, proclama formellement sa toute première déclaration de « neutralité ».
La République helvétique, « une et indivisible »
La neutralité helvétique fut balayée en 1798, lors de l’invasion française par les armées du Directoire. Les Français imposèrent la création de la République helvétique, un Etat satellite « un et indivisible » calqué sur le modèle français. Mais en 1803, l’Acte de Médiation, signé par Napoléon Bonaparte, rétablit le fédéralisme. La Suisse devint alors une Confédération de XIX cantons égaux en droits. Six nouveaux cantons souverains furent créés sur des territoires autrefois sujets ou alliés : Argovie, Saint-Gall, Tessin, Thurgovie, Vaud (qui échappa à la domination bernoise) et les Grisons. Placée sous le protectorat de la France, la Confédération devait fournir des milliers de soldats à la France.
« Vous voulez Vaud ? Vous ne l’aurez pas ! »
Au Congrès de Vienne, où les vainqueurs de Napoléon redessinèrent la carte de l’Europe, l’avenir de la Suisse – qui n’avait qu’un statut d’observateur – fit l’objet d’âpres négociations. Le danger, pour elle, venait surtout de ses propres déchirements internes, au risque d’un éclatement. Berne exigeait le retour sous son autorité de ses anciens vassaux. « Vous voulez Vaud ? Vous ne l’aurez pas ! Vous voulez Argovie ? Vous ne l’aurez pas ! », lança aux Bernois le Grec Jean Capodistria, l’envoyé du tsar à Vienne. Il menaça même de les sortir de la Confédération. L’ours se résigna. Et c’est à une Suisse à XXII cantons (avec Genève, Valais et Neuchâtel) que les puissances européennes imposèrent, en 1815, une « neutralité perpétuelle ».
Menaces de guerre et nouvelle constitution
En 1838, la Suisse, bien que neutre frisa, la guerre. Le neveu de l’empereur déchu, qui n’était pas encore Napoléon III, avait trouvé refuge en Suisse. Il avait acquis la citoyenneté helvétique et servait comme officier dans l’armée bernoise. L’accusant de conspiration, la France de Louis-Philippe exigea son expulsion. Devant le refus helvétique, la France massa une armée de 25’000 hommes près de Lyon. La guerre fut évitée de justesse, Louis-Napoléon ayant décidé, avant le premier coup de feu, de fuir en Angleterre.
Après la guerre civile du Sonderbund, une nouvelle constitution fut adoptée, en 1848. Elle fit de la Suisse un Etat fédéral moderne. On y trouve bien le mot « neutralité ». Mais ce terme ne figure pas dans la liste des objectifs de la Confédération. Il est seulement mentionné dans celle de ses prérogatives… L’article 74 (alinéa 7) attribue au gouvernement la compétence de prendre les « mesures pour assurer la sûreté extérieure, ainsi que le maintien de l’indépendance et de la neutralité de la Suisse ». Cette formulation a été conservée presque à l’identique au fil des révisions.
La Seconde Guerre mondiale et la neutralité ébréchée
Lors de la Seconde Guerre mondiale encerclée par l’Axe, et ayant adopté une neutralité « intégrale et armée » sous l’autorité du général Henri Guisan, la Suisse a violé le droit strict de sa neutralité. Pour assurer sa survie ! Elle a notamment accordé des crédits financiers et livré du matériel de guerre à l’Allemagne. De plus, la BNS a accepté de racheter l’or pillé par les Nazis dans les pays occupés.
Le choix de l’Ouest
Pendant la guerre froide, juridiquement, la Suisse est restée neutre. Mais ses valeurs l’ont malgré tout placée dans le camp occidental. Berne a discrètement partagé des renseignements confidentiels et même coordonné la défense du pays avec l’OTAN, de peur d’une invasion soviétique. Encore de nos jours, cette collaboration permet à l’armée suisse de s’entraîner à l’interopérabilité avec les pays de l’Alliance.
Il est vrai que la neutralité n’est pas une garantie contre une agression. Celle de la Belgique fut violée par les Allemands, en 1914, puis en 1940, en même temps que celle des Pays-Bas. Désormais, en Europe, après l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN, l’Autriche, l’Irlande et Malte sont encore officiellement neutres, bien que membres de l’UE. Le Liechtenstein étant membre de l’EEE, la Suisse reste avec la Moldavie, candidate à l’UE, le seul pays neutre à ne faire partie d’aucune alliance politique.
En refusant l’initiative « Pour la sauvegarde de la neutralité », les Suisses disent que, dans sa pratique, la neutralité doit rester un concept souple, régi par le pragmatisme plutôt que par un dogme immuable. Mais peut-être aussi qu’ils ne sont pas froidement indifférents à ce qui se passe autour d’eux…




