Patrimoine – Les capites de Lavaux cherchent à se réinventer




A l’occasion des Journées européennes du Patrimoine dédiées à l’héritage culturel en péril, Lavaux Patrimoine mondial a guidé le public à la découverte des capites. Délaissées et menacées, ces petites bâtisses, témoins d’un autre temps, se cherchent un second souffle.
En ce samedi matin, où le lac brille autant que le soleil, une trentaine de personnes se retrouvent près du funiculaire de Chardonne, sacs à dos et bonnes chaussures aux pieds. Elles sont venues participer à une visite guidée du vignoble ayant pour thème les capites et le défi que représente leur conservation. La balade, organisée par l’association Lavaux Patrimoine mondial (LPm), s’inscrit dans les Journées européennes du patrimoine, dont l’édition de cette année place la notion « en péril » au cœur de son programme.
Ce jour-là, c’est également le jour des vendanges. Sur la route qui descend dans les vignobles, il faut se coller aux murs en terrasses pour laisser passer une ou deux camionnettes prêtes à remorquer des caisses de raisin. « C’est ça Lavaux, profite de glisser le guide Guy Wolfensberger, un paysage culturel vivant avec des touristes qui croisent celles et ceux qui y travaillent au quotidien ».
Ranger et stocker l’eau
Sur les hauts de Corseaux, la commune voisine, le groupe s’arrête devant une petite construction, toute discrète, bâtie entre des rangs de vignes, au sommet d’une parcelle. C’est une capite, le nom vaudois de ces cabanons qu’on retrouve dans de nombreux vignobles. Les capites étaient construites sur chaque parchet un peu éloigné du village, explique Denyse Raymond, historienne et autrice de nombreuses publications sur l’architecture et les traditions rurales, en particulier de Lavaux.
Elles servaient à ranger les outils le soir et à s’abriter à midi pour manger le casse-croûte, à une époque où tout le travail de la terre se faisait au fossoir et au rablet. Au début du XXe siècle, ce cabanon prend une fonction supplémentaire, celle de récolter et stocker l’eau du toit. L’eau courante n’existe pas encore dans les vignes, mais elle est devenue indispensable pour préparer la bouillie bordelaise, ce mélange de sulfate de cuivre et de chaux utilisé pour combattre le mildiou.
Un recensement nécessaire
Avec un seul local et un toit en tôle, La Corsaline, bâtie en 1931, est « un bel exemple de capite ordinaire traditionnelle à Lavaux », relève Denyse Raymond. Elle fait partie des constructions plutôt modestes, mais il en existe aussi des plus prestigieuses sur deux niveaux, avec un toit à quatre pans, parfois même une cheminée qui permettait aux vignerons de réchauffer leur repas et, pour les propriétaires les plus aisés, d’inviter des amis. « Les constructions les plus luxueuses apparaissent parfois dans les documents cadastraux du XIXe siècle, sans que l’on puisse aujourd’hui facilement mettre en rapport la maison trouvée dans les archives avec un bâtiment conservé sur le terrain », ajoute-t-elle.
Si les capites sont un élément caractéristique du paysage viticole de Lavaux, aujourd’hui encore, elles demeurent largement méconnues du grand public et n’ont pas encore fait l’objet d’un recensement systématique. Selon LPm, en réponse à une mesure spécifique du Plan de gestion du site « Lavaux, vignoble en terrasses », des démarches pour un projet d’inventaire des capites sont en cours, en étroite collaboration avec la Direction générale des immeubles et du patrimoine (DGIP) de l’Etat de Vaud, afin de mieux documenter ces constructions et d’accompagner leur préservation en fonction de leur valeur patrimoniale. « Cet inventaire devient vraiment indispensable », observe l’archéologue et muséologue Pascale Bonnard Yersin. L’ancienne co-directrice du Musée suisse de l’appareil photographique sait bien de quoi elle parle : elle a passé des années à photographier ces abris. Au fil des années, elle en a capturé 450 ; certains, en très mauvais état, ont depuis disparu.
« Pour qu’un bâtiment soit entretenu, il lui faut une utilité »
C’est que, depuis la moitié du XXe siècle, l’amélioration des routes d’accès au sein du vignoble, l’essor des véhicules à moteur, le recours aux hélicoptères puis aux drones pour traiter la vigne ont rendu les capites obsolètes. Celles-ci ont progressivement été oubliées et délaissées. « Pour qu’un bâtiment soit entretenu, il lui faut une utilité », affirme Denyse Raymond.
Certains vignerons-encaveurs aimeraient pouvoir réhabiliter les capites et les ouvrir à la dégustation ou à une petite restauration. Séduisante, l’idée se heurte encore pour l’instant à un mille-feuille de règlements pour lequel il faut trouver un compromis, résume le guide Guy Wolfensberger. Le canton et les acteurs du terrain planchent actuellement sur la question.
Perpétuer la tradition de boire un petit verre au sein des capites serait une évolution pour le moins naturelle, estime Denyse Raymond. Elle rappelle que les capites ont d’abord été utilisées comme carnotzet, où les vignerons s’invitaient les uns les autres pour boire un verre, une fois le labeur de la journée terminé.
Une réhabilitation colorée
Pour mettre en valeur ce patrimoine, Jeanne Reymond, diplômée en design de l’ECAL, a développé un concept dans le cadre de son projet de Bachelor. Celui-ci est depuis soutenu par une bourse Pro Helvetia. L’idée ? Habiller les capites d’une seconde façade en bois faite de lattes verticales qui pivotent. Fermée, la façade reste discrète ; ouverte, les lattes révèlent des rayures de couleurs vives inspirées du drapeau de la commune où se trouve le cabanon. « Cela les rend visibles de loin et indique qu’elles sont prêtes à accueillir celles et ceux qui le souhaitent », précise Jeanne Reymond. La structure est entièrement démontable et n’abîme pas la construction d’origine – une condition non négociable pour elle comme pour les autorités du patrimoine.
Elle a, pour l’heure, déjà pu tester un prototype grandeur nature à Chardonne, mais n’a pas encore eu de commande. « J’aimerais que le projet soit validé par le canton pour que toutes les personnes qui souhaitent installer ces façades bénéficient d’un cadre, sans avoir besoin de refaire toutes les démarches », glisse-t-elle. Un processus qui est en cours.
La balade touche à sa fin. En contrebas, le lac scintille toujours autant. Les remorques chargées de raisins filent rejoindre les caves. Le petit groupe, lui, s’attarde devant la capite de Châtonneyre, à déguster un verre de vin local, en attendant de peut-être pouvoir le faire à travers tout le vignoble de Lavaux.


