L’IA à la rescousse des communes, ou commentMary Poppins a sorti son algorithme du sac
Pour ses dix ans, le Centre de formation de l’Union des communes vaudoises (UCV) a choisi un sujet aussi inévitable qu’insaisissable : l’intelligence artificielle. A Grandvaux, élus, collaborateurs communaux et experts ont débattu sans langue de bois de cet outil qui fait autant rêver qu’il inquiète.

Mercredi 6 mai à la grande salle de Grandvaux. Dehors, le Léman scintille. Dedans, quelque cent élus et collaborateurs communaux, venus de tout le canton, découvrent sur l’écran une image pour le moins inattendue : Chantal Weidmann, présidente de l’UCV et syndique de Savigny, transformée en Mary Poppins vaudoise, parapluie à la main, survolant le vignoble. Bienvenue dans l’ère de l’intelligence artificielle, ce nouvel outil qui souffle tout juste ses 3 bougies, qui s’est imposé un peu près partout, à tel point que nous avons l’impression qu’il nous accompagne depuis plus longtemps que ça. L’IA génère des images en quelques secondes et redistribue les cartes de notre rapport au savoir.
« Je tiens à le dire clairement, ce n’est pas ma personne qui est au centre de cette image », a précisé Chantal Weidmann avec le sourire, avant d’y voir un symbole bien plus parlant. Mary Poppins, c’est ce personnage « résolument positif » qui arrive quand les choses sont un peu désordonnées, sort les bons outils au bon moment, redonne confiance et ouvre les horizons. Exactement ce que l’UCV cherche à offrir aux communes depuis dix ans, avec son centre de formation.
Et dans dix ans ?
Eloi Fellay, directeur de l’UCV, a rappelé le chemin parcouru depuis que Pierre Busset sillonnait le canton avec son rétroprojecteur dans le coffre de sa voiture pour former les boursières et les boursiers. Aujourd’hui, ce sont 26 formations, près de 3800 participations-jour, et un centre labellisé qui accompagnent toutes les tailles de communes du canton, de la plus petite à la plus grande.
Mais l’heure n’est pas qu’aux discours anniversaires. La vraie question posée ce mercredi : est-ce que ce centre sera encore là dans dix ans ? Car entre-temps, ChatGPT est arrivé. « On peut demander à une intelligence artificielle de rédiger un règlement communal en quelques secondes », a reconnu Fellay. « Ce sera fait. Probablement assez correctement ». Sauf que l’IA ne pourra pas expliquer à des habitants pourquoi leur commune a renoncé à une halle triple. Elle ne pourra pas naviguer entre un carcan juridique et des opposants en colère de l’autre côté de la table. « La vie communale, c’est un tissu de relations, de compromis, d’émotions, de choix politiques. Ça ne s’apprend pas avec un prompt. »
Sa conviction pédagogique est claire : la formation est un axe social. Les participants ne viennent pas chercher des recettes, ils viennent chercher des clés pour agir par eux-mêmes. Et l’IA, si elle peut résumer des centaines de pages que le canton envoie, « elle n’a pas vécu à Lignerolle depuis cinq décennies comme son syndic. »
Le génie et ses pièges
Jehan Laliberté, formateur en intelligence artificielle, a mis les pieds dans le plat avec une question provocante d’emblée : « Maintenant que l’IA est arrivée dans la salle de formation et notre quotidien, est-ce qu’on pourra se retrouver ici dans dix ans pour fêter les vingt ans de l’UCV ? » Car les personnes formées ces dernières années sont rentrées chez elles avec, désormais, « Un nouveau collègue qui tient dans la poche et qui est disponible 24h/24, gratuit, sans jugement, et qui connaît probablement la loi
sur les communes mieux que la plupart des nouveaux élus. »
Le formateur a identifié trois pièges récurrents. Premier piège : l’illusion d’expertise. Le génie dans la poche est tellement accessible qu’on finit par croire qu’on est le génie. Jehan Laliberté a illustré le point par une expérience sociale : quand il a demandé à la salle qui se sentait à l’aise avec ces outils, presque tout le monde a applaudi. Mais quand il a tendu le micro pour que quelqu’un explique concrètement comment fonctionne ChatGPT, silence radio.
Deuxième piège : la confiance trompeuse. L’IA a une fâcheuse tendance à nous caresser dans le sens du poil. Elle valide nos erreurs avec la même assurance qu’elle corrigerait nos bonnes intuitions. « Le risque, ce n’est pas tant que l’IA se trompe. C’est qu’elle nous conforte dans nos erreurs. »
Troisième piège : la paresse. Une étude du MIT citée lors de la conférence a montré que l’activité cérébrale diminuait lorsqu’on utilisait l’IA pour réfléchir. Pour Jehan Laliberté, le constat est simple : « Ce n’est pas ChatGPT qui abîme notre cerveau, c’est la façon dont on l’utilise. Le vrai risque, c’est que l’IA nous enlève notre envie d’apprendre. »
Communes vaudoises : ni en retard, ni en avance
Invité à la table ronde, Grégoire Barbey, journaliste au Temps, spécialisé dans le domaine cyber, a rappelé que son rôle, en tant que journaliste, n’est précisément pas d’utiliser les agents conversationnels à des fins d’information. « L’IA n’est pas une source d’information, mais un générateur de texte ». Et cette fonction de production de texte supplante les éventuelles incertitudes du système, générant des erreurs qui peuvent conduire à de mauvaises décisions avec le tampon d’une administration publique, les conséquences peuvent être lourdes sur la confiance des citoyens envers leurs autorités.
Jehan Laliberté, a aussi insisté sur la différence fondamentale entre une entreprise privée et une collectivité publique. La première veut des résultats immédiats. La seconde a vocation à servir la population sur la durée : « Une administration publique a le privilège de pouvoir se poser des questions. Parfois, le fait de ne pas être le premier sur la ligne d’arrivée permet d’être sûr de prendre les bonnes décisions. »
Cela n’empêche pas d’agir. Eloi Fellay l’a dit sans détours : ignorer l’existence de l’IA à l’intérieur d’une administration communale n’est plus une option. Un article publié ce même jour dans le Blick montrait que près de trois quarts des Romands travaillent avec l’intelligence artificielle, souvent sans cadre, avec des outils gratuits et des données potentiellement sensibles. « Il faut rendre ça visible et en discuter à l’intérieur de l’administration communale. N’oublions pas que c’est vous qui irez au tribunal, et pas l’IA. »
Jehan Laliberté a proposé une règle mnémotechnique simple pour naviguer dans ces eaux troubles : les 4 S. Secret (la donnée est-elle confidentielle ?), Sécurité (est-on dans une tâche créative, à faible risque ?), Savoir-faire (a-t-on les compétences pour valider la réponse ?) et Se mouiller (est-on prêt à assumer la responsabilité si l’IA se trompe ?).
Vive l’IA
Après cette table ronde, la partie humoristique de l’après-midi revenait à Nathalie Devantay, humoriste vaudoise et conseillère communale à Poliez-Pittet, qui a résumé la journée avec une précision redoutable. Ayant demandé à ChatGPT si les communes vaudoises devraient utiliser l’IA, elle a obtenu cette réponse : « Oui, mais pas à fond ! Franchement, je crois que c’est le meilleur résumé de cet après-midi. »
Et d’ajouter, avec la malice qui la caractérise, que si l’IA lui permettait d’obtenir 15 cm de plus en hauteur et 45 cm de moins en largeur, comme sur la photo générée pour l’occasion, alors elle était pour l’IA. Avant de conclure en rappelant que le meilleur remède, dans un monde où l’on ne sait plus très bien à quoi ni à qui se fier, reste l’apéro avec de vrais gens, des poignées de main, des sourires, sans oublier un petit vin blanc bien frais de Lavaux.


