Les tribulations de trois Forellois

Grâce aux archives de M. Henri Rouge, de Lutry, Le Courrier a eu le privilège d’avoir accès à un article paru dans la Chronique de Lavaux et du Cercle de Pully, en 1926, reproduisant le journal tenu par Constant Richard, qui accompagna, en 1919, un convoi de bétail de Moudon à Verdun, récit intitulé «Un tour de France en 1919». Plus près de nous, le 30 juillet 2009, un condensé de ce voyage, signé Claude Cantini avait paru dans les pages du Courrier.

Après avoir lu ce périple peu ordinaire et plein de poésie vécu par les trois citoyens de notre région, il a été décidé de publier l’intégralité du texte tel qu’il le fut en 1926.

Constant Richard | Partie VI / Chronique de Lavaux et du Cercle de Pully, 1926

Si le gros-œuvre de notre but est accompli, la deuxième partie, qui devait être plutôt récréative, nous apparaît de prime abord chargée de problèmes complexes. Que faire de notre matériel et comment chercher à se loger dans une ville qui n’est autre chose, pour le moment, qu’un monceau de ruines ? Le plus simple nous semblait d’utiliser encore notre wagon ; mais qui sait, pendant notre sommeil, où l’on aurait pu nous emmener ? La première nécessité est de se restaurer. Nous réussissons à vendre deux seaux et notre tonneau, puis nous partons en ville.
Partout ce ne sont que des ruines. A proximité de la gare cependant, une magnifique statue, dédiée aux défenseurs de Verdun de 1870-71, n’a pas trop souffert ; un obus a démoli un peu le socle du monument. La statue elle-même, en bronze, représente deux soldats traînant un canon avec une corde ; elle ne paraît pas avoir grand mal. De nombreux trous de balles et d’éclats d’obus témoignent de la lutte qui a dû se livrer par là autour. Là, c’est un kiosque à journaux, construction toute neuve, ainsi que des maisons destinées aux soldats.
Quelque cent mètres plus loin se trouve la ville elle-même. C’est une ville fortifiée, entourée de murailles et de fossés, et l’on y entre en passant sur un pont-levis. La route qui nous y conduit est défoncée par endroits ; ce doit être une belle mare en temps de pluie. De chaque côté de la route, toujours des ruines de maisons ; des quartiers entiers sont détruits.
La caserne Jeanne d’Arc a son toit enfoncé à plusieurs endroits, et malgré cela, des soldats y habitent ; les murs sont criblés de trous et d’éclats d’obus. La tôle des devantures de magasins n’est qu’une passoire. Des murs entièrement versés permettent de voir l’intérieur des maisons, où travaillent au déblaiement des prisonniers allemands. Sur le bord de la rue, des ouvertures donnent accès à des caves où vécurent les rares habitants qui ont osé rester dans la ville pendant la guerre.
La vie renaît déjà un peu à Verdun. A part les innombrables militaires, nous estimons qu’il s’y trouve environ 1000 habitants civils ; on nous assure qu’il y en avait 15’000 avant la guerre.
Des magasins s’ouvrent dans les quartiers qui ont le moins souffert ; l’on y rencontre aussi quelques cafés avec tables et bancs rustiques, où les clients boivent devant la maison.

Il est difficile de se représenter en pensée le désastre qu’il y a dans cette malheureuse ville. Ayant qualifié ces désastres du terme d’« épouvantables », le soldat qui nous accompagne ajoute que c’est peu de chose en comparaison de Douaumont.
La sentinelle, finissant sa pose, offre de nous conduire en ville à un endroit où nous pourrons souper. Malgré l’heure avancée, la maîtresse de maison nous accueille galamment et nous soigne fort bien, à un prix plus que raisonnable.
Il s’agit maintenant de s’assurer un gîte pour la nuit et de préparer notre programme du lendemain. Sur le conseil de nos poilus, nous renonçons à poursuivre jusqu’à Paris ou à Metz, et décidons de nous rendre au fort de Douaumont.
Quant au logis, après bien des tergiversations, nous finissons tout de même par rallier notre wagon, d’où nous décidons de partir le lendemain matin à 4h.
La nuit se passe bien, et nous voilà debout à l’heure convenue. Nous portons au corps de garde nos valises et notre matériel, et sommes prêts à partir, sans déjeuner, mais avec des vivres dans nos poches. Gresset refuse toutefois de nous accompagner afin de ne pas ranimer le souvenir des souffrances qu’il a endurées là-haut.
Nous passons la Meuse sur le pont rétabli provisoirement, traversons une plaine d’environ 400 mètres et gravissons une colline très peu élevée. Là, tout est détruit, une légère végétation cherche par-ci par-là à recouvrir les ruines. Pas de trace de chemin. Là un rosier montre une magnifique fleur rouge, laissant supposer qu’il existait ici un jardin. Puis ce sont des vestiges de combats : débris de roues, d’attelages, etc.
Nous arrivons au sommet: tant que la vue peut s’étendre, ce ne sont que des amas de ruines dont le reporter le plus persuasif n’arriverait jamais à donner que la plus élémentaire description.