“Les Olympiades” de Jacques Audiard – De l’excellence au terminus de la ligne quatorze

Lucie Zhang incarne Emilie, jeune fille jalouse prise dans un triangle amoureux
Dans le quartier moderne des Olympiades vit Emilie, bientôt rejointe par Camille, un jeune professeur qui lui plait mais qui, quant à lui, s’entiche de Nora, provinciale venue finir ses études dix ans après les avoir commencées.
Les Olympiades raconte l’histoire d’un triangle amoureux, mais de loin pas seulement.
Résilience créative
Charlyne Genoud | La jeune Emilie, boute-en-train espiègle, cherche une colocataire pour habiter l’appartement de sa grand-mère, dans le treizième arrondissement de Paris - le quartier des Olympiades. Quand le jeune Camille frappe à sa porte, elle lui explique qu’elle cherche une fille. Ils boivent des verres, il reste dormir, et puis il emménage. Une coloc qui sent le roussi entre ces deux amants; évidemment les choses se compliquent lorsque Camille rencontre une autre. Bientôt la caméra change d’appartement, et va chez Nora, une jeune bordelaise venue à Paris reprendre ses études de droit à trente-deux ans. Elle tente de s’intégrer mais se désintègre, faisant les frais de la méchanceté de ses collègues. Bien vite, elle devient la risée des étudiant·e·s de sa volée. Le dénouement de cette situation violente est une prouesse d’imagination et de bonnes idées, car Nora calme sa douleur par une créativité exquise.
Apogée au Carrefour express
Au moment du prologue, Emilie, chante nue dans un micro de karaoké. Ce moment lyrique est cependant coupé par une voix d’homme qui crie « tu veux un yoghourt ? ». Dans cet incipit, il y a dès lors à la fois l’aspect mythique du film, son rythme cadencé, et surtout son humour très actuel. Le tout se passe devant une grande fenêtre donnant sur ce quartier moderne et géant, fait de tours semblables les unes aux autres qui s’élèvent jusqu’au ciel; sans doute l’équivalent pour le XXIe siècle de ce qu’étaient les boulevards haussmanniens pour le XIXe. La suite sera faite de grands moments similaires, évincés successivement par des considérations triviales et modernes qui allègent et pimentent un film aussi comique que poétique.
De haut en bas et de bas en haut
Le rythme des joutes que nous proposent Audiard semble être celui d’une prise d’envol sans cesse rabattue, de highs suivis bien vite par des lows, à l’image du trip d’Emilie sous hallucinogènes à une fête. Un rythme frénétique qui suit celui du monde actuel sans doute, alors que ce découpage des tableaux rappelle par instant celui que l’on impose aux images sur les réseaux sociaux. Des hauts et bas qui signalent aussi un âge fait de quête d’intensité, que vivent ces trentenaires qui se réinventent sans cesse. Les jeunes d’Audiard changent de métier, se cherchent des prétextes parfois, souffre de leurs reconversions professionnelles souvent. Dans ce décor très actuel se jouent ainsi des situations profondément contemporaines, qui dépeignent en noir et blanc notre époque comme pour en tirer encore plus fortement les contrastes et les points de fuite. De situations saugrenues en apothéoses ingénues, le film se conclut sur une prise d’envol d’autant plus appréciable après ces mouvements rythmiques mettant en valeur l’histoire.
Une poubelle dans la tête d’un «vieux con avant l’âge»
Encore plus que le rythme, la réussite des Olympiades tient à un scénario particulièrement original et bien écrit. D’un bout à l’autre, le film est pétri de scènes insolites, loufoques et géniales, par exemple lorsque l’un des personnages se retrouve à parler à une camgirl sur un site comme on parlerait à un·e thérapeute. Prolongeant le fond, la forme n’est pas en reste. Les très esthétiques images monochromes permettent par exemple des jeux de lumières et de textures admirables. Le traitement du son mérite ensuite d’être relevé, se faisant envoûtant dans les grands moments du film. Le jeu sur le jeu d’acteur vient aussi ajouter une épaisseur au film, avec un usage fréquent du second degré, d’acteur et d’actrices qui surjouent ou déjouent leurs propres personnages. La mise en scène est finalement sans cesse à relever. Lorsqu’une dispute éclate par exemple entre Camille et Emilie dans un local à poubelles, la jeune fille envoie un sac rempli d’ordures dans la tête de celui qui est en train de la re-jeter et qui vient de se faire traiter de « vieux con avant l’âge ». Ainsi, peu de paramètres filmiques ne figurent pas sur la grande liste des compliments que l’on peut faire aux Olympiades. Et malgré tous ces éléments formels, le fond n’en reste pas moins hilarant, déclenchant des fou-rires dans la salle de cinéma à de nombreuses reprises.
Les Olympiades, (Jacques Audiard, 2021). A voir au cinéma d’Oron jeudi 11 et samedi 13 novembre, à 20h
L’année de Noémie Merlant
Nora est interprétée par Noémie Merlant, aussi récemment à l’affiche du film de Marie-Castille Mention-Schaar The good man, un film racontant l’histoire d’un jeune homme transsexuel qui arrête son traitement hormonal pour porter l’enfant que lui et sa
compagne désirent depuis longtemps. Cette actrice notamment connue et récompensée pour le film Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma a aussi concouru cette année à Cannes avec le premier film qu’elle a réalisé (Mi iubita mon amour) dans la catégorie « Caméra d’or », qui récompense les premiers longs-métrages de jeunes
réalisateurs et réalisatrices. Noémie Merlant semble tout savoir-faire, alors qu’elle interprète avec brio un personnage étrange dans Les Olympiades, fait de naïveté et de souffrance, mais aussi de rébellion et de joie de vivre. CG


