Le riche monde imaginaire de Joškin Šiljan

A La Ferme des Tilleuls, à Renens, jusqu’au 28 juin

Pierre Jeanneret | Joškin Šiljan est né en 1953 à Grdelica en Serbie. Il a travaillé comme ingénieur civil, avant un accident ( une bagarre ) qui l’a fait passer près de la mort. Après cet événement, et depuis 1991, il s’est consacré totalement à l’art, comme peintre autodidacte. Il travaille dans un vaste atelier, un ancien cinéma reconverti en centre culturel. C’est là qu’inlassablement, il réalise une œuvre prolixe et très personnelle. Invité par La Ferme des Tilleuls, à Renens, pendant un mois, il a conçu in situ une grande fresque et mené des activités de création avec des élèves des écoles de Renens. Il a aussi conduit des ateliers participatifs auxquels ont pris part pas moins de 80 personnes. La riche exposition qui lui est consacrée dans l’ouest lausannois est la première monographique en dehors des Balkans. Elle occupe tous les espaces, magnifiquement rénovés, de cette ancienne ferme qui constitue un atout culturel supplémentaire pour Renens. Les œuvres visibles – et que l’on peut acquérir – s’étendent sur 25 ans de création. Elles peuvent être rattachées à l’Art Naïf et Marginal. C’est en tout cas un art singulier, mais qu’il ne faut pas associer à l’Art Brut. Les peintures sur papier de Joškin Šiljan sont très colorées. Elles ont un caractère semi-réaliste et semi-fantastique. Elles représentent surtout un bestiaire imaginaire et des personnages, l’accent étant mis sur les visages. Il y a quelque ressemblance avec les dessins au doigt de Louis Soutter ( en moins tragique cependant ) et avec les travaux de Jean Dubuffet. Mais l’œuvre du Serbe reste profondément originale. On remarquera particulièrement un autoportrait où Šiljan se représente en commandant suprême. Avec un sens de l’autodérision, il parodie les portraits officiels du Maréchal Tito, que l’on rencontrait partout dans l’ex-Yougoslavie. Cette allusion au régime disparu se remarque aussi dans ses dessins réalisés sur d’anciens journaux communistes. De nombreuses œuvres sont accompagnées de texte, soit en alphabet cyrillique, soit en alphabet latin. Ils font parfois allusion à de vieilles légendes serbes. L’œuvre de Šiljan contient aussi une évidente dimension érotique, notamment dans la série de sept jeunes filles, portant des titres évocateurs tels que « La belle-fille en chaleur » ou « Gonzesse aux larges seins ». Par ailleurs, dès la naissance de son fils ( longtemps attendue par le couple ), l’artiste entretient une relation intense avec les enfants et avec le jeu. Il faut relever enfin sa mélancolie face à des régions serbes touchées de plein fouet par l’exode rural. En bref, adultes et enfants verront avec plaisir ces œuvres pleines de couleurs, d’imagination et de poésie. Cet article nous donne l’occasion de dire un mot du projet spectaculaire qui prendra bientôt place dans la cour de la Ferme. Il constituera à coup sûr un véritable « scoop » culturel qui attirera les foules à Renens. Il s’agit d’ORGANuGAMME II, auquel l’artiste française Danielle Jacqui a travaillé depuis 2006. Elle était primitivement destinée à décorer la gare d’Aubagne, mais les autorités de la ville se sont finalement récusées… La municipalité de Renens s’est engagée avec audace dans ce pari. L’œuvre a donc été sauvée et a trouvé une place provisoire dans une série de containers. Elle est composée de 4000 pièces en céramique peinte, très originales, rappelant à la fois les arts asiatiques et précolombiens, qui pèsent en tout 36 tonnes et seront montées sur un châssis métallique. L’œuvre monumentale aura alors 13 mètres de haut. On pourrait la comparer à l’œuvre célèbre du Facteur Cheval. Elle sera en principe inaugurée en 2021, et nous ne manquerons pas de la présenter dans ces colonnes !

« Joškin Šiljan. Ecorcheur de l’invisible » La Ferme des Tilleuls, rue de Lausanne 52 Renens, jusqu’au 28 juin

La ferme des Tilleuls à Renens
Šiljan se représente en maréchal Tito