La petite histoire des mots

Le baiser

Illustration © Arvid Ellefsplass

Georges Pop | Voilà plusieurs semaines, pandémie du nouveau coronavirus oblige, que les poignées de mains et les traditionnels bisous entre amis, et parfois même entre membres d’une même famille, sont bannis. Un récent sondage révèle d’ailleurs que plus d’un Suisse sur deux se dit prêt à renoncer pour longtemps, voire pour toujours, à ces petits gestes courtois ou affectueux qui ajoutent une note d’humanité à nos rencontres. Le mot « bisou » est naturellement un dérivé de « baiser ». Ce mot français tire ses racines du mot latin « basium » qui avait le même sens. Selon les linguistes, son origine serait onomatopéique, en d’autres termes, il correspondrait au son que font les lèvres qui donnent un baiser. « Basium » est une dérive du verbe « basiare » qui, chez les Romains, désignait initialement un baiser respectueux donné en signe d’obéissance et de soumission, par exemple au père de famille. Le mot s’est rapidement substitué à « suavium » qui désignait le vrai baiser d’amour ; un terme dont est issu l’adjectif français « suave » qui définit, selon le dictionnaire, « quelque chose qui est doux et qui enchante les sens et l’esprit ». Le baiser a de tout temps inspiré les écrivains et les poètes. Passionné, Lord Byron a constaté que « le baiser est un tremblement de terre ». Lyrique, Alfred de Musset a écrit : « Lèvres ! Lèvres ! Baiser qui meurt, baiser qui mord. Lèvres, lit de l’amour profond comme la mort ». Amoureux, Guy de Maupassant a relevé que « le baiser est la plus sûre façon de se taire en disant tout ». Enfin, dans un registre plus terre à terre, ce proverbe québécois nous met en garde : « Ça commence par un baiser et ça finit par un bébé ». Si le baiser est une pratique courante dans presque toutes les cultures du monde, ses origines restent encore très mystérieuses. Certains anthropologues y voient l’héritage de la pratique du nourrissage, commune chez certains mammifères et plusieurs espèces d’insectes ; d’autres pensent que les hommes préhistoriques avaient l’habitude de se renifler et de se frotter les nez pour faire connaissance. La pratique aurait fini par évoluer en baiser. On doit la première évocation du baiser à un texte de la littérature indienne qui date de 1500 ans av. JC. On y lit l’histoire de deux amoureux qui, avec tendresse, « posent leur bouche l’une contre l’autre ». Les lecteurs avisés constateront que le titre de cette chronique, contrairement à l’habitude, est précédé d’un article : « Le baiser » !  Sans cet article, le mot aurait pris les allures d’un verbe et aurait fatalement prêté à confusion. Car si à l’origine le verbe « baiser » signifiait bien « embrasser » ou « donner un baiser », il a pris, le siècle dernier, un sens populaire trivial et signifie « avoir une relation sexuelle », « posséder sexuellement », voire « abuser ». Ce double sens se prête naturellement à certains jeux de mots. Apprécions, en guise de conclusion, cette citation d’un auteur anonyme facétieux : « Mieux vaut rater un baiser que baiser un raté ! » Dont acte !