La petite histoire des mots

Sirène

Georges Pop | Cette année le coup d’envoi du Tour de France a été donné à Copenhague, la capitale du Danemark, dont le symbole, universellement connu, est La Petite Sirène en bronze posée sur un rocher dans le port de la ville, représentation du personnage du conte éponyme de Hans-Christian Andersen.

Dans le subconscient collectif, une sirène est forcément une charmante créature légendaire mi-femme mi-poisson. Or « sirène », mot avéré en français sous diverses graphies dès le XIe siècle, nous vient du grec ancien « seiren », terme qui dans la mythologie hellénique ne désignait pas une délicate femme-poisson mais de cruelles chimères mi-femmes mi-oiseaux qui séduisaient les navigateurs attirés par leurs chants magiques et le son de leurs flûtes ou de leurs lyres. Hypnotisés, les marins fracassaient leurs bateaux contre les récifs où ces redoutables créatures volantes les attendaient pour les dévorer. Dans l’Odyssée, Ulysse se fit attacher sur un mat pour entendre ces chants sans céder à leur appel.

En fait, les sirènes de nos contes ne sont pas celles de la mythologie antique, mais plutôt celles issues du folklore nordique. A l’origine, pour les Vikings du haut Moyen Âge, les sirènes étaient des monstres marins appelés « Margygr » (géantes des mers) ressemblant à une femme pourvue de gros mamelons sur la poitrine, avec un visage effrayant, des yeux larges, une grande bouche et des joues ridées. Au VIIe siècle, c’est un moine anglais, Aldhelm de Sherborne, qui, parmi les premiers, les décrivit comme des créatures à queue de poisson couverte d’écailles. Ce n’est qu’au XVe siècle, sous la plume de certains écrivains, que ces images effrayantes, cofondant souvent la mythologie grecque et la tradition nordique, cédèrent la place à celle d’une jolie femme aux longs cheveux et à la queue de poisson. Lors des grandes découvertes, nombre de navigateurs jurèrent d’ailleurs avoir vu des sirènes, les confondant sans doute avec des animaux marins rares, comme les lamantins ou les dugongs.

Il est intéressant de noter que, contrairement à la nôtre, la langue anglaise fait la distinction entre les sirènes antiques, mi-femmes mi-oiseaux, pour lesquelles elle utilise le terme « siren », et les sirènes scandinaves, avec une queue de poisson, à qui est attribué le substantif « mermaid ». De nos jours, au figuré, une « sirène » peut autant désigner une femme qui séduit par sa grâce et son charme, qu’une femme douée d’une séduction dangereuse, voire, dans une acception péjorative, une sorcière ou une prostituée.

Le mot « sirène » désigne aussi un dispositif destiné à l’alarme sonore ou à un avertissement, caractérisé en règle générale par un son montant et descendant. Cet usage date du XIXe siècle, après l’invention en 1819, par l’ingénieur français Charles Cagniard de Latour, d’un dispositif permettant de mesurer exactement la fréquence d’un son. Il appela son invention « sirène » en références, bien évidemment, aux sirènes de la mythologie grecque, dont le chant portait loin à la ronde.

Pour en revenir au cyclisme, citons pour conclure ce titre d’un grand quotidien français qui, avant le coup d’envoi danois de la Grande Boucle, annonça malicieusement : « Copenhague cède aux sirènes du Tour ». Bien trouvé , non ?