La parole artistique à de jeunes migrants

A la Ferme des Tilleuls à Renens, jusqu’au 20 juin

Pierre Jeanneret | La Ferme des Tilleuls a notamment pour vocation de valoriser les différences qui constituent notre société. En cela, cet espace culturel poursuit des objectifs non seulement esthétiques mais aussi humains et sociétaux.

L’exposition Checkpoint est le résultat de dix semaines d’ateliers artistiques conduits par François Burland, Audrey Cavelius et Stanislas Delarue, et auxquels ont participé 56 personnes, jeunes migrants sur les chemins de l’exil ou bénéficiaires de mesures particulières en raison de leur difficulté d’apprentissage. Elle questionne des parcours de vie, souvent douloureux, et cela par le biais d’expressions artistiques différentes : photographies, peintures, objets, vidéos, dans un esprit qui s’apparente à la fois à l’Art Brut et parfois aux films surréalistes de Buñuel. A l’étage de la Ferme, Cartographie des Merveilles part de l’idée des sept merveilles du monde, réinterprétées par des jeunes qui ont un tout autre vécu. Ils ont traversé des déserts, des mers, des frontières au cours de leur fuite. D’où une carte géante
imaginaire du monde où l’on trouve par exemple le « pays des dictateurs », la « mer black de l’angoisse » ou encore le « pays des femmes libres ». Dans une autre salle, le visiteur est confronté à la magie du théâtre d’ombres, inspiré par la tradition javanaise. Ailleurs, c’est un ensemble de grandes photographies de participant-e-s aux ateliers, costumés et se détachant d’un fond qui rappelle leur pays d’origine. On trouve aussi dans l’exposition des travaux très
imaginatifs en trois dimensions. Une mention particulière pour les projections de films en vidéo, réalisés avec le concours des jeunes ayant suivi les ateliers, mais aussi sous la forme de montages d’éléments découpés ou de peintures.

Oeuvre de Danielle Jacqui en cours de montage

L’œuvre sans doute la plus bouleversante est Géographies  perdues. Elle relate les voyages périlleux qu’ont été forcés d’entre-prendre cinq jeunes gens et jeunes filles fuyant la guerre ou l’oppression. Sur les côtés de cette autre carte du monde, sont écrits les récits poignants de ces migrants qui ont connu la marche dans le désert, l’argent versé aux passeurs, le trajet dangereux en mer et la peur de mourir noyé, les multiples tentatives pour franchir les frontières européennes. Même s’ils ont survécu, il ressort beaucoup de désespoir de ces récits de vie. La démarche artistique initiée par la Ferme des Tilleuls a sans doute agi comme catharsis et élément d’espoir pour ces jeunes qui ont fini par aboutir, provisoirement ou définitivement, à Renens, un refuge certes, mais où la vie reste difficile, donc nullement une « terre promise ».

ORGANuGAMME de Danielle Jacqui en cours de montage

Se rendre à la Ferme donne aussi l’occasion d’admirer le Colossal d’Art Brut fait de milliers de pièces de céramiques aux formes imaginatives et aux couleurs
éclatantes de Danielle Jacqui, primitivement destiné à la gare d’Aubagne en France, et sauvé par la Fondation renannaise. Les travaux de montage vont encore se poursuivre pendant quelque temps, mais ce que l’on peut déjà admirer promet, à l’achèvement du chantier, une œuvre géante qui attirera un nombreux public et contribuera à faire de Renens un espace culturel incontournable. Signalons enfin que le café restaurant des Tilleuls est un lieu d’intégration et de formation professionnelle pour des jeunes en difficulté. Il correspond donc parfaitement à la vocation de la Ferme. Il offre par ailleurs une cuisine inventive qui accompagne fort bien la visite de Checkpoint et des expositions ultérieures.

Checkpoint, Ferme des Tilleuls, RenensDu mercredi au dimanche, jusqu’au 20 juinEntrée gratuite, don libre