« Effacer l’historique » – Une caricature du monde 2.0

Le dixième film du duo Kervern et Delépine caricature les démêlées de quarantenaires célibataires avec notre monde hyperconnecté. Esquissant des portraits plutôt dépitants de Français vivant en périphérie des grandes villes, les deux réalisateurs parviennent à nous faire rire autant que réfléchir; deux ingrédients phares d’une bonne caricature.

Ex gilets jaunes

Charlyne Genoud  |  Tout commence sur la douce musique de Daniel Johnston et une prise de vue de la périphérie française, avec des pavillons coincés entre deux autoroutes. Sortant de nulle part, voici Marie (Blanche Gardin) qui entre dans le cadre de dos pour aller se gratter à un arbre. Or, se frotter à la nature est un acte plutôt rare pour les personnages de ce film qui se débattent dans le monde construit par l’homme. Là où ils habitent, la nature est bétonnée et encadrée. Le seul coin de verdure dont les protagonistes sont proches, c’est le rond-point plein de souvenir où ils ont manifesté du temps des gilets jaunes. Alors qu’ils se remémorent ces moment ensemble, ils affichent une triste mine de déception. Comme un deuxième combat, les trois protagonistes de Kervern et de Délépine ont décidé de reprendre les armes contre un ennemi encore plus puissant que le gouvernement Macron: Google. A l’ère de l’uberisation de la société, on ne lutte en effet plus contre l’Etat, mais contre les géants du net.

Problèmes connectés

Contre ce puissant ennemi, le trio a en effet toutes les raisons d’être en colère: Marie (Blanche Gardin), une quarantenaire divorcée qui rit trop fort, boit trop et fait des bruits de canard comme pour illustrer son statut de vilain petit canard de la société tente désespérément d’empêcher la diffusion d’une sextape qu’un maître chanteur a pris sans son consentement. Son voisin Bertrand (Denis Podalydès) désespère de voir sa fille qu’il éduque seul se faire harceler via les réseaux sociaux. Christine (Corinne Masiero), leur amie commune, ne comprend quant à elle pas pourquoi les notes de ses clients n’augmentent pas sur l’application de service de chauffeur VTC qui l’emploie, en dépit de tous ses efforts (elle déploie un tapis rouge sous les pieds d’un homme allant au bistrot du coin!). C’est cependant la seule solution qu’elle a trouvée pour payer ses factures après son licenciement. Or, on apprend par la suite que ce dernier est dû à une addiction « pire que la drogue, c’était les séries télé ! ». Si on rit discrètement lorsqu’elle confie ceci à Bertrand, force est de reconnaître qu’un tel constat n’est pas si lointain de la réalité de bon nombre d’entre-nous. La parodie touche là où cela fait mal.

Pas de tout repos

Entre problèmes d’argent et galères informatiques, ces personnages semblent ne pas pouvoir trouver le repos, à l’image d’une scène mythique où Marie (Blanche Gardin) tente de s’installer sur son matelas très délicatement pour ne pas tomber malgré qu’une latte manque à son sommier. Evidemment, elle échoue et tombe, provoquant des fous-rires dans la salle. On apprend alors qu’elle attend la livraison de cette dernière depuis plusieurs mois, mais qu’elle est bloquée dans le canal de Suez. Une latte qui fait le tour du monde pour que son lit tienne: c’est la mondialisation dans toute sa splendeur, elle qui trouble nos sommeils !

Gustave Kervern et Corinne Masiero à la Berlinale

Rire jaune  – Au-delà de l’aspect politique du film, les réalisateurs se sont appliqués à insérer beaucoup d’humour à leur parabole de la vie moderne. Pas étonnant en soit, puisque Benoît Delépine
a, à son actif, un CV des plus comiques: il a en effet travaillé comme humoriste, pour les Guignols de l’info et dans le journal satirique de Siné avant de s’allier à Gustave Kervern pour réaliser une dizaine de films comme « Aaltra » (2004), « Avida » (2006) et « Le grand soir » (2012). Le choix de l’humoriste au regard pétillant. Blanche Gardin. pour le rôle principal semble ainsi aller de soi. Elle porte à merveille des scènes poussant à l’exagération les troubles de la vie numérique, comme lorsqu’elle trimballe ses deux-cent chargeurs sans parvenir à en démêler les fils, un peu comme ceux de sa vie. Ces portraits, qui grossissent les traits de l’impact de la mondialisation sont hilarants. Mais au-delà de ça, le constat est si réel qu’il en est presque déprimant. CG