Cinéma – Le système défaillant des intranquilles

Charlyne Genoud | « Les intranquilles » de Joachim Lafosse, raconte l’histoire d’une famille de trois, sans cesse déséquilibrée par l’un de ses membres atteint de bipolarité. Se concentrant de manière équivalente sur chacun des individus de ce système familial, le film illustre les rôles compensatoires endossés par chacun lorsque l’un des membres d’une famille – ici le père Damien – ne peut assumer le sien.

Derrière les grandes idées

Il y a d’abord une mère, qui se repose mais qui est inquiète, et puis un père aux idées folles mais drôles, toujours en rapport avec l’eau. Alors qu’il est seul sur un bateau avec son jeune fils, bien au large de la côte, Damien lui donne les commandes et rentre à la nage. Une situation loufoque mais encore acceptable pour celle qui attend sur la côte, les traits tirés. Petit à petit cependant, ses idées divaguent, et deviennent de plus en plus extrêmes. Tout habillé, il se jette à l’eau pour faire rire les enfants, en balance même un par-dessus son épaule à un autre instant du film, sous les yeux effarés des parents qu’il veut par ailleurs forcer à faire du catamaran. Sur un arrière-plan d’enfants hilares face à ce grand extravagant, se détachent minutes après minutes les visages d’adultes inquiets, conscient de la réalité cachée derrière ces grandes idées; le père de famille est en pleine montée de crise maniaque. « Les intranquilles » raconte ainsi, avec un titre bien trouvé, la situation de ceux et celles dont le lendemain n’est jamais garanti, sans cesse au bord de la noyade.

Système malade

Si le film se concentre sur cet homme dont la vie est faite de hauts et de bas douloureux, il prend soin aussi de restituer les retombées de la maladie sur les autres personnages de cette famille de trois. La mère courage est ainsi incarnée par une Leila Bekhti amoureuse mais au bord de la crise de nerfs. Le fruit de leurs amours, un petit garçon subissant ce socle peu stable, est quant à lui porté à l’écran par Gabriel Merz Chammah. Les vécus individuels de chacun sont dès lors pris en compte dans ce film qui parle de la maladie comme d’un problème systémique plutôt qu’individuel. L’humour du petit Amine ou la colère de Leila apparaissent ainsi comme des symptômes d’une maladie partagée, celle de l’intranquillité.

L’invité non désiré

Un quatrième protagoniste vient compléter ce tableau: le lithium. Invité sans cesse par Leila, invité non désiré pour Damien, il est ce fantôme qui pourrait tout sauver et offrir un peu de stabilité. Des scènes fortes de dispute éclatent ainsi au sein du couple : Leila essaie désespérément de faire avaler à son mari ce qui pourrait rendre leur quotidien tranquille. Mais comme le veut le grand mythe de la bipolarité, Damien est artiste, et c’est dans ses phases maniaques qu’il crée de géantes peintures hautes en couleur. Le film de
Joachim Lafosse apparait ainsi comme une mise en image de la
bipolarité, très proche d’une représentation canonique de cette maladie psychique.

« Les intranquilles » de Joachim Lafosse, 2021

À voir les samedi 4 et lundi 6 juin, à 20h au cinéma d’Oron.

Le film en diffusion libre: https://www.the25hour.ch/cinema/12/113

Manque d’appui
Des phases maniaques qui font peindre, ou de la peinture qui déclenche des phases maniaques