Sports – Pourquoi aimons-nous courir ?
Sur les rives du Léman, le long d’une route, en forêt, en montagne ou entre les vignes, en solitaire ou en groupe : tout-terrain, la course à pied séduit un large public. A quelques jours du marathon de Lausanne, deux chercheurs de l’Université de Lausanne éclairent ce qui nous met en mouvement, et ce que ce mouvement dit de nous.

Courir par nécessité est sans doute aussi ancien que le genre humain – il fallait bien chasser des mammouths et fuir devant les prédateurs – mais courir dans son temps libre n’a pas toujours été aussi répandu au cours de l’histoire contemporaine. Jusqu’à la fin des années 1960, ce sport de performance était « plutôt pratiqué par des athlètes d’élite que par la population, auprès de laquelle il restait une activité très de niche », observe Bastien Presset, spécialiste des technologies dans le sport au sein de l’Institut des sciences du sport de l’UNIL. A partir de cette période, le jogging s’est construit comme quelque chose de libérateur, lié au plaisir et à la nature, et il s’est petit à petit diffusé jusqu’à devenir une pratique sportive courante.
Aujourd’hui, la course à pied fait partie des cinq sports les plus pratiqués en Suisse, après la randonnée, le cyclisme, la natation et le ski, selon l’enquête nationale menée en 2026 par l’Office fédéral du sport. Elle y figure depuis au moins l’an 2000, date du début des études « Sport Suisse ». Elle a aussi comme caractéristique de drainer des profils très hétérogènes, autant de femmes que d’hommes, « même si le milieu urbain, plutôt aisé, y est surreprésenté », note le chercheur.
Comment expliquer cet engouement qui ne faiblit pas ? La course à pied est facilement accessible, ouverte à tout le monde, et financièrement « pas exorbitante », relève pour commencer Marine Tâche, doctorante en psychologie du sport dans le même institut. C’est aussi un sport qui remplit les trois besoins psychologiques fondamentaux – l’autonomie, la compétence et l’appartenance – permettant aux gens de rester motivés et engagés sur le long terme, ajoute-t-elle.
L’autonomie : courir quand on veut, comme on veut
Courir est une activité autonome qui peut se réaliser quand on veut, où on veut et qui ne dépend d’aucune structure. « C’est un aspect qui a été beaucoup ressenti durant le Covid, alors que tous les lieux sportifs étaient fermés, et qui a fait boule de neige sur les réseaux sociaux », glisse Marine Tâche. Cette autonomie donne bien sûr une grande flexibilité à la pratique sportive, ce qui lui confère un avantage essentiel. Dans des quotidiens extrêmement chargés avec des responsabilités familiales et professionnelles, il est devenu difficile de se rendre chaque mardi, à heure fixe, à son club de volley, illustre Bastien Presset. Les pratiques sportives les plus répandues en Suisse sont aussi celles que l’on peut « caler un petit peu partout ».
La course s’adapte aussi aux envies du moment et aux profils. Pour certains, elle est une bulle de répit, un espace rien qu’à soi au milieu d’une journée surchargée en contacts sociaux, ou un moyen de se défouler après être resté assis des heures ; pour d’autres, qui sont en télétravail ou indépendants, c’est l’occasion de rejoindre un groupe, de rencontrer du monde, de créer du lien. « Ce dernier type de profil a certainement eu un impact sur le développement ces dernières années, en milieu urbain, de clubs de running aux conditions d’engagement peu contraignantes », commente Bastien Presset. Au final, la course à pied reste un sport solo que l’on aime parfois pratiquer en groupe, estime Marine Tâche.
La compétence : voir qu’on progresse
La course à pied répond à un deuxième besoin qui permet de rester motivé : celui de se voir progresser. « Au début, quand on se met à courir, on s’améliore vite. On le ressent physiquement, mais surtout on le constate avec les chiffres », souligne Marine Tâche. Car l’écrasante majorité des pratiquants mesure ses performances, à un niveau souvent très élaboré, via des montres connectées ou des applications de running. « Ces outils de mesure enregistrent et encouragent la progression avec des systèmes dits de « gamification », c’est-à-dire avec des mécanismes ludiques », complète la psychologue. A la fin de chaque entraînement, l’utilisateur a accès à ses statistiques, il peut gagner des badges, des trophées, grimper dans des classements, lister le nombre de sorties sur une période donnée. « D’un point de vue psychologique, ces informations sont comme des petites récompenses qui tombent à la fin de chaque activité », résume-t-elle.
A-t-on perdu l’essence de la course à pied avec les outils de mesure ? Non, répondent les deux chercheurs. Même si elle s’est technicisée, elle n’en reste pas moins une activité qui a cette dimension un peu méditative, permettant de s’ancrer dans le moment présent, de faire taire les ruminations, quels que soient son niveau ou ses objectifs.
L’appartenance : faire partie du groupe
Courir, c’est aussi appartenir à un groupe, à une communauté. Et les applications comme Strava, qui s’apparentent à de véritables réseaux sociaux, offrent un espace de partage et d’inspiration. Ces plateformes permettent de se comparer à des personnes qui nous ressemblent : si elle l’a fait, alors moi aussi, illustre Marine Tâche qui parle d’un mécanisme principalement positif. Même l’équipement est une manière de « construire son identité athlétique », ajoute-t-elle. Ainsi, le dossard, le t-shirt de finisher, les baskets et la montre connectée sont autant de marqueurs de l’appartenance à cette communauté de coureurs.
Les courses populaires, toujours plus fréquentées, comme le marathon de Lausanne ou la course de l’Escalade à Genève, renforcent encore ce sentiment de cohésion sociale. Ces rendez-vous donnent l’occasion de « vivre une expérience festive » où tout le monde est là « pour la course à pied », soutient aussi Bastien Presset, qu’il s’agisse de coureurs très occasionnels ou des sportifs d’élite.
Question de mesure
Le revers de la médaille se glisse, comme toujours, dans la capacité à rester dans la mesure. Tant que l’activité s’adapte au style de vie et contribue au bien-être, elle reste harmonieuse, mais du moment où elle se mue en pratique culpabilisante, elle devient obsessive, relève Marine Tâche. Lorsque c’est le cas, les coureurs sont bien souvent les premiers à s’en rendre compte : « ces dernières années, il y a un mouvement discret qui s’est créé, celui de personnes, pendant longtemps très connectées, qui se retirent des réseaux, posent leur montre, et se mettent à pratiquer une course minimaliste pour se reconcentrer sur leur corps et sur la nature », note Bastien Presset.





