Servion – Barnabé s’en est allé samedi 24 octobre

La famille du spectacle musical endeuillée

Céline Rey | Barnabé s’est éteint à l’âge de 80 ans. Fondateur du café-théâtre Barnabé, il était avant tout un passionné qui savait donner vie à ses rêves les plus fous. C’est avec une grande tristesse que la famille Pasche, le conseil de fondation et la direction du café-théâtre Barnabé font part du décès de Jean-Claude Pasche alias Barnabé, survenu ce samedi 24 octobre 2020. Barnabé était un amoureux d’opérettes et de comédies musicales. Il a monté sa première revue en 1965, puis a construit le café-théâtre Barnabé qu’il a dirigé jusqu’en 2016 après plus de 50 ans de carrière. Barnabé a donné à la salle de Servion une atmosphère de cabaret parisien en créant des revues spectaculaires connues loin à la ronde notamment pour leurs décors somptueux et leurs
costumes grandioses.

Patrimoine remarquable

Vivant simultanément plusieurs de ses passions, Barnabé laisse derrière lui un patrimoine culturel imposant. Plus de 7000 costumes confectionnés pour les revues et les comédies musicales constituent aujourd’hui une collection impressionnante. Féru d’orgues en tout genre, Barnabé a installé le plus grand orgue de cinéma théâtre d’Europe dans la salle même de son théâtre. Egalement amateur de modélisme, il a construit une immense maquette de trains où s’entrelacent rails, ponts, tunnels et wagons multicolores à laquelle il a dédié une salle entière du théâtre. Soucieux de pérenniser son théâtre et ses patrimoines, Jean-Claude Pasche a créé en 2005 une fondation pour chapeauter l’organisation et la production de spectacles et pour mettre en valeur ses collections. En 2018, le conseil de fondation a engagé un nouveau directeur qui, avec son équipe, a pour objectif de poursuivre la mission artistique que Barnabé a instaurée, à savoir la création de grands spectacles musicaux.

La famille du spectacle musical orpheline

C’est aujourd’hui toute la grande famille du spectacle musical romand qui est en deuil. Grâce à la Revue de Servion, Barnabé a en effet lancé la carrière de plusieurs générations de chanteurs, danseurs et comédiens. Il a par ailleurs fortement contribué à l’émergence de la comédie musicale professionnelle en Suisse romande dont les grandes productions sont aujourd’hui à l’affiche du Théâtre Barnabé. Homme de scène jusqu’au bout, c’est en 2020 sur les planches de Servion lors de la comédie musicale « Sister Act », l’un des plus grands succès du Théâtre Barnabé, que Jean-Claude Pasche a joué pour la dernière fois. Même si nous ne verrons plus Monsieur Barnabé sur la grande scène de Servion, c’est avec la même ferveur que les fastueux spectacles du Théâtre Barnabé continueront de faire rêver le public romand.

Homme de passions, Barnabé nous a quittés

photographie sous copyright © michel dentan photographies – Michel Dentan (Suisse)

Cher Jean-Claude,

Au nom de tes sœurs, neveux, neveuses, et les nombreux « gamins » comme tu aimais souvent nous appeler, nous te souhaitons un bon voyage au pays des artistes et de faire ta grande entrée dans les méandres du théâtre céleste où tu retrouveras certainement Robert et Ninette. Nous te prions de transmettre nos théâtrales et respectueuses salutations à Bernard Haller, François Silvant, Nono Muller, Nicole Ray, Madeleine Robinson et tant d’autres artistes que tu as accueillis à Servion. Te rappelles-tu que le premier rideau de scène de la première représentation était posé par les premiers spectateurs arrivés ? On était en 1965. Quelle audace vous avez eu cette même année, avec ta sœur Françoise, vu la pétoche que vous aviez d’avoir une salle vide, de mettre des tables pour remplir quelque peu la salle. On connait tous la suite de cette découverte et de l’épopée que cela annonçait. Question aventure, elle ne faisait que débuter. Tout d’abord à la fin des années 1970, pendant la construction du théâtre, Bouillon racontait : « On faisait des tournées dans toute la Suisse romande et c’était à chaque fois une sacrée aventure ! On partait avec un camion, nos décors et nos costumes et il fallait aller chercher le piano et le ramener au milieu de la nuit… ». Ensuite, dès 1980, avec ce grand café-théâtre phénoménal qui pouvait accueillir plus de 550 personnes, tu en avais esquissé les plans au dos d’un set de table. Rappelle-toi la première représentation où les chaises étaient arrivées presque en même temps que les spectateurs. Tu avais réquisitionné tous les voisins et tes « gamins » pour les déballer et on les donnait carrément aux derniers arrivés afin qu’ils puissent aller prendre place ! Les anecdotes sont beaucoup trop nombreuses à narrer, mais on est obligé de mentionner des souvenirs mémorables d’après revue où souvent un deuxième spectacle débutait vers minuit à la Croix-Blanche, restaurant familial mythique qui doit être le seul du canton à ne pas avoir d’heure… d’ouverture…, comme tu aimais à le répéter. Au début des années 80 toujours, tes neveux et neveuses se rappellent que lorsqu’ils partaient à l’école le samedi matin vers les 6h30, Nono Muller, Bouillon, Le coup de Morget et bien d’autres, chantaient encore derrière le bar… Rappelle-toi aussi que l’on jouait plus de 70 fois la revue et que quasiment 40’000 spectateurs faisaient le pèlerinage de Servion. Que de répétitions, coups de gueule, frissons, rires, fous rires pendant toutes ces soirées. Et l’équipe de cuisine de la Croix-Blanche, emmenée par Fonfon et Tanette qui, dans leur immense demeure… faisait chaque week-end des miracles avec la préparation de quelque 500 couverts par soir de représentation. Que de traversées de routes (sans accident…) pour acheminer les plats, casseroles, assiettes, etc. qui pendant et après la soirée étaient lavés dans une baignoire, sise dans l’ancienne remise, isolée du théâtre par des bottes de pailles et recouverte d’un rideau ! Et toi, maître d’œuvre de tout ça où se mélangeaient la gestion et la scène du théâtre, l’animation d’un mariage à la Grange à Pont, une demande pour savoir dans quel casier était rangé un Pommard 1960 grand cru et tes interrogations sur les deux gugusses assis sur l’escalier de la salle pour savoir s’ils avaient bien réglé leurs billets. On ne peut passer également sous silence l’événement de mars 1994 avec l’incendie de la scène du théâtre. The Show must go on… on ne s’arrête pas et retour aux sources à la Grange à Pont. On peut passer en revue, c’est le cas de dire, le bordel du nettoyage du théâtre, des 3000 tuyaux d’orgue et les fastes de la reconstruction où tu avais déjà en vue d’y disposer ton fameux orgue de cinéma. Rappelle-toi aussi de la première soirée officielle après l’incendie où c’est carrément le patron de la société organisatrice qui passant au théâtre la veille de la manifestation a découvert l’état des lieux et, n’y croyant plus et désespéré, nous aida encore à peindre les murs de façade, à panosser et nettoyer la scène. Là encore et comme souvent, on a été bon en mettant des frises et taps un peu partout afin de cacher « la merde au chat ». Mais pari tenu et réussi et avec les grandes félicitations du patron de la société en question. Dès les années 2000, un mélange extraordinaire de trois générations a grandement contribué à la continuité et au succès du théâtre. Chaque gamin était attelé à des tâches spécifiques que ce soit sur, devant, derrière la scène ou sur, devant, derrière le bar, la cuisine, le vestiaire, etc…  Même hospitalisé d’urgence et pour combler ton absence, ils ont su faire face – accompagnés d’une équipe soudée et formidable – pour qu’aucun sketch, ballet et soirée ne soient annulés. Ceci a permis aux cousins, cousines et petits cousins et petites cousines de faire – tout en travaillant – de magnifiques soirées, nouvel-an et surtout des mémorables et inoubliables fins de soirée en refaisant le monde avec des commentaires passionnants et interminables, comme toujours avec des Pasche ou des descendants… pendant que tu écoutais tes morceaux de musique préférés au petit foyer. Que de bons et beaux souvenirs, tous quand même empreints de travail et d’un nombre d’heures innombrables passées dans ce beau théâtre, partagés entre nous tous. Qu’il t’en soit ainsi remercié à l’heure où plus aucun membre de la famille ne fait dorénavant partie de la Maison, et nous te disons, tous ensemble, au revoir Jean-Claude. Tes sœurs, neveux, neveuses et petits neveux et petites neveuses. Servion, le 29 octobre 2020

Véritable coup de Joran sur le Jorat !

photographie sous copyright © michel dentan photographies – Michel Dentan (Suisse)

Bouillon. Propos recueillis par Jean-Pierre Lambelet, le 26 octobre | Barnabé, alias Jean-Claude Pasche, a tiré le rideau rouge sur l’épilogue de sa belle aventure terrestre, mais dont le nom restera gravé sur l’enseigne lumineuse, dans les nuits brumeuses, au bord de la route à Servion. Evoquer Barnabé, c’est d’abord l’épopée d’un théâtre né dans une arrière-grange d’un père paysan et sorti de nulle part, à l’extérieur du flonflon des théâtres urbains; mais, c’est aussi le personnage mystérieux, fuyant parfois, éphémère et pourtant tellement attachant dans ses travers… en fanatique des trains et passionné par le son profond des orgues. Les jeunes humoristes d’aujourd’hui doivent savoir que tout le gotha théâtreux et le gratin humoristique de ce pays et d’ailleurs ont défilé sur la petite et grande scène de la Croix-Blanche, entre röstis et jambon à l’os, sans oublier les anonymes ou autres passionnés de la scène. Sans omettre d’oublis, de Sylvant à Jo-Johny, d’Urfer à Luther, en passant par Madeleine Robinson, Bernard Haller, les meneuses de revues, Andrée Walser ou Mona Luini, Nicole Ray la parisienne, Gilles et le Conseil fédéral, la nouvelle génération, les nostalgiques, les anonymes, sans parler des opérettes et des comédies musicales, tous ont été passés au crible par ses sœurs de l’autre côté de la route ! Les repas-spectacles avaient l’odorat du Lido quand les apparats des bourgeoises lausannoises se mélangeaient, à l’apéro, aux salopettes des paysans en croquant des bons mots que Jean-Claude adorait illuminer avec son accent… Né sur les cendres de la Revue de Lausanne grâce à Béranger, la Grange à Pont, avec sa loge royale, a assuré la transition entre la « remise » et le plus beau théâtre de Romandie. Sans avoir été un intime de Barnabé, j’entretenais avec lui une connivence du terroir, en admirant son audace, sa désinvolture et sa liberté existentielle. Avec Barnabé, personnellement j’ai gagné mes galons de détails scéniques, d’improvisations et surtout de « main à la pâte » en vendant les programmes, posant les affiches, coupant le jambon et guidant les visites des décors pour curieuses citadines ! Après les tournées automnales dans les villes de Romandie de 1977-1980, j’ai découvert le public qui oublie de rire un 1er janvier, les rideaux qui s’écroulent, le retour du piano à point d’heure, les migraines des actrices, les cancans d’une région, et surtout des amitiés et du respect pour ceux qui bossent dans l’ombre des projos. Barnabé, tu m’as appris la chute du sketch, la « dernière passe » pour amener le witz, pas mettre de chaussettes, superposer quatre costumes, le détail qui ouvre le rire en pape ou en patins à roulettes !! Sans avoir refait le monde avec toi, jusqu’au petit matin en sirotant un pur malt, tu m’as donné confiance à une époque où la « grande chance de 68 » avait eu raison de ma carrière pédagogique et de mes rêves de rive gauche au Club Med. Dans l’antre de Servion je suis devenu un vrai « Revuiste », un observateur des états du monde, des modes sociétales, du sans-gêne, mais surtout en gardant cet amour de la terre natale, l’odeur de ce pays, l’accent de la dérision. Merci Barnabé d’avoir pu croiser ton chemin et bravo pour La Revue de ton œuvre passionnée !

Barnabé, le bien nommé…

Georges Pop | Dans notre région, et bien au-delà, le seul énoncé du prénom « Barnabé », si singulier, car relativement peu usité, appelle et appellera longtemps encore dans les mémoires, le regard d’un homme qui est parvenu, par sa seule volonté, voire son obstination, à donner corps à un songe extravagant : édifier à partir de rien, ou presque, une inconcevable salle de spectacle, en pleine campagne; y ordonner des représentation dignes de Broadway ou du Moulin-Rouge, puis y attirer un public ébloui, venu parfois de très loin, même de France ou de Belgique. On oubliera peut-être Jean-Claude Pasche, mais on se souviendra longtemps encore de Barnabé. La chronique du personnage nous apprend qu’en 1998, celui qui ne portait pas encore le sobriquet qu’on lui connait aujourd’hui, fit l’acquisition d’un grand orgue symphonique, propriété du cinéma zurichois Apollo. Lors de son installation, l’instrument fut baptisé « Barnabé » ; nom qui finit par être donné à la salle de spectacle, puis adopté par son propriétaire. Il est incontestable que ce surnom a grandement contribué à la notoriété du café-théâtre de Servion, ainsi qu’à la célébrité de son énergique et extravagant acquéreur. Y a-t-il eu une forme d’habile préméditation de sa part ? Inutile de spéculer ! Lui seul le savait vraiment… Reste que le personnage était trop éclairé pour ignorer qu’il s’affublait d’un prénom quasiment biblique, porteur de symboles. Ce prénom nous vient en effet de l’araméen, la langue du Christ, apparentée à l’hébreux. Il associe les termes « bar » et « naba » qui signifient, respectivement, « fils » et « consolation ». En clair, « Barnabé » veut dire « fils de la consolation ». Avec le recul, et à l’heure du bilan d’une vie si féconde et si généreuse, comment ne pas reconnaître que Barnabé a porté son pseudonyme à bon escient ? Encore plus que de la consolation, le fondateur du café-théâtre – site qui lui survit et perpétue son rêve – a copieusement répandu, à travers ses spectacles, du plaisir, de la joie et de précieux instants de bonheur. Certes, il n’était pas un saint ! Ses colères, paraît-il, pouvaient être homériques. Mais il est amusant de relever que Saint Barnabé, qui vécut au premier siècle et évangélisa l’île de Chypre, tout comme celui à qui nous rendons hommage aujourd’hui, n’avait pas toujours porté ce prénom. A l’origine, il s’appelait Joseph. Il reçut le prénom Barnabé des apôtres qui le considéraient comme l’un des leurs. Gageons qui si le paradis des artistes existe vraiment, ce dont nous ne doutons pas, Monsieur Jean-Claude Pasche y sera enregistré sous son nom de théâtre ; celui sous lequel il entre aujourd’hui dans la légende de notre coin de pays : Barnabé !

Célébrer la vie

Thomas Cramatte | Afin de saluer et perpétuer l’euphorie générée par Barnabé, un grand événement sera mis sur pied au courant de l’année prochaine. « A l’image de Jean-Claude Pasche, alias Barnabé, nous voulons célébrer la vie avec une soirée haute en couleur plutôt qu’une cérémonie morose », communique Noam Perakis, metteur en scène et directeur du café-théâtre Barnabé. Si pour l’heure rien n’est encore défini de manière précise, le rassemblement devrait accueillir de nombreuses personnalités culturelles. Car depuis la réouverture de la salle par Jean-Claude Pasche, en 1965, une multitude d’acteurs, metteurs en scène, techniciens, charpentiers et autres couturiers ont foulé les planches du théâtre. « C’était ça aussi Barnabé, des rencontres incroyables et invraisemblables ». Pour le Conseil de fondation et la troupe théâtrale, cela ne fait aucun doute: la passion de Barnabé a révolutionné le milieu culturel régional, vaudois, romand et même bien au-delà. Son enthousiasme et sa personnalité auront influencé bon nombre d’entre nous, perpétuant ainsi la philosophie Barnabé au-delà des générations futures.