« Democracia em Vertigem » – Quand la démocratie brésilienne ne tient qu’à un fil

« Democracia em Vertigem » de Petra Costa : 

Charlyne Genoud | Alors que ces derniers jours, la destitution de Bolsonaro semble probable, le documentaire de Petra Costa  sorti en 2019 retrace celle de Dilma Rousseff. Le film qui parut sur Netflix vingt jours après l’entrée en fonction de Bolsonaro propose aussi de retracer l’Histoire de la démocratie brésilienne. Cet état des lieux explique ainsi ce qui a rendu son élection possible. En révélant le peu de fondement des accusations contre les membres du Parti des travailleurs, la réalisatrice montre l’aspect non démocratique des agissements récents du gouvernement.

Revoir l’Histoire

Pour expliciter l’importance mais aussi la fragilité de la démocratie brésilienne, Petra Costa en reconstitue l’Histoire. C’est à la lumière de celle-ci que l’on réalise la gravité de ce qu’il se passe actuellement. La voix over de la cinéaste nous rappelle que le pays n’a jamais puni les crimes de la dictature militaire. C’est par cette « démocratie fondée sur l’oubli » qu’il est possible à des hommes comme Jair Bolsonaro d’être élu, lui qui prône face caméra la grandeur d’un des plus importants tortionnaires de la dictature militaire.

Violence de la lutte pour le pouvoir

L’immersion dans le milieu politique brésilien que nous propose Petra Costa est bien menée et accessible. Plus que le déroulé des évènements, le film montre la complexité de la popularité en politique dans un pays où la corruption a toujours été présente. On remarque aussi toute la violence de la lutte pour le pouvoir. La haine entre les partis et la volonté de massacrer la concurrence, mais aussi la peur de l’Autre. Un homme conservateur hurle par exemple : « Pour mon fils et ma femme, avec qui nous formons une véritable famille brésilienne, ce qu’ils souhaitent détruire, je vote oui à la destitution de Dilma ». Ensuite vient le procès de Lula, qui est un spectacle absurde où les arguments qui prouvent son innocence sont utilisés pour l’inculper. Et au milieu de ces hommes violents faisant exploser des poupées gonflables à son effigie, on entrevoit Jair Bolsonaro.

Démocratie corrompue

Encore plus que d’explorer un parti-pris, le documentaire se propose de montrer l’intrication des évènements. Ce qui complique la vision binaire du bien et du mal, c’est l’emprise de la corruption sur l’ensemble du système. Puisque la lutte contre cette dernière est la ligne directrice des politiques brésiliennes récentes, elle est aussi un instrument de manoeuvre de l’opinion publique. Ainsi, au premier titre de journal  fallacieux alliant le nom d’un président et le mot « corruption », sa cote descend en flèche. A ce titre, Lula regrette de ne pas avoir réglementé les médias durant sa présidence. Ces derniers sont en effet détenus par sept riches familles brésiliennes qui modulent l’opinion publique à souhait. Même dans ces conditions, Lula restait le candidat favori pour les élections de 2018. Mais la démocratie ne tient qu’à un fil, et Lula est incarcéré avant ces dernières. Aussi proche des politiciens(ennes) que des citoyens(ennes), Petra Costa fait s’alterner des interventions de toutes sortes de gens. Une femme se confie à la caméra sur la corruption : « Si seulement on pouvait nettoyer tout ça à grande eau. Mais la saleté est trop incrustée. Je ne crois pas que la démocratie existe ». 

Le style personnel de Petra Costa

CR | « Je suis née en même temps que la démocratie » nous indique Petra Costa au début de son documentaire. Le ton est donné ; c’est une vision personnelle de l’Histoire du Brésil qui nous sera présentée, et ceci par plusieurs biais. D’abord, par la mention de l’engagement politique de ses parents puisqu’ils ont fait partie de la résistance pendant la dictature. Ensuite, parce qu’elle ne propose pas une vision impartiale de l’Histoire du Brésil, mais défend les membres du parti des Travailleurs, ce qui a d’ailleurs divisé l’opinion des Brésiliens à la sortie du film – le gouvernement de Bolsonaro l’a même grandement critiquée. Mais cette façon d’habiter son oeuvre fonctionne comme une reconnaissance de la subjectivité qui lui est inhérente. La présence de la cinéaste tant à l’image qu’en voix over est d’ailleurs assez caractéristique de son travail. Au programme de sa rétrospective durant les Visions du réel de cette année, on pouvait ainsi voir Elena, un documentaire très personnel sur le suicide de sa soeur. Olmo et la Mouette proposait, quant à lui, une vision très authentique et nouvelle de la maternité. Les films de la rétrospective ne sont plus disponibles sur le site du festival, mais trois d’entres-eux sont sur Netflix.