Portrait – Michel Bovard, l’arbitre devenu directeur
Après 14 ans à la tête de l’Etablissement primaire et secondaire Centre Lavaux (EPSCL), Michel Bovard s’apprête à quitter la direction comme il l’a exercée : avec pragmatisme, franchise et sens de l’humain. De l’arbitrage en ligue nationale aux couloirs d’un établissement passé de 400 à 1200 élèves, portrait d’un homme qui dit avoir dirigé sans commander.

Michel Bovard vous reçoit avec une phrase qui résume déjà pas mal le personnage : une journée de directeur, « c’est une journée préparée… et je ne fais jamais ce que j’avais prévu ». A l’EPSCL, où il s’apprête à tourner la page après 14 ans à la direction, l’homme a appris à naviguer dans l’imprévu comme d’autres lisent l’horaire : avec une forme de calme, un langage simple, et ce pragmatisme qui revient chez lui comme un refrain. « Aller à l’essentiel, sans langage de poulpe, trois phrases pour arrondir les angles alors que deux mots suffisent, même si cela ne plaît pas à tout le monde. »
Son parcours n’a rien d’un tracé au cordeau. Né en 1963, Michel Bovard quitte l’école en 1979 à la fin de la 8e année pour faire un apprentissage d’employé de commerce, qu’il achève en 1982. Il entre ensuite dans la vie active « une école de vie », passe par la pub, observe autour de lui que « 1500 personnes sortent chaque année avec le même titre », et décide qu’il devra se distinguer autrement. Alors il reprend des cours du soir, bosse, s’accroche et décroche un brevet fédéral de technicien en publicité. Le diplôme, il plaisante, finira affiché sur la porte… des toilettes : « Le seul endroit où les gens avaient le temps de le lire. »
3 points
En parallèle, il y a le basket. Pas une lubie tardive : il commence à 10 ans par admiration pour son voisin « idole » et faute de ski le week-end. Il est gaucher, « grand, en tout cas à l’époque ». Puis, à l’adolescence, une saison plus chaude que les autres (fautes techniques, avertissements) le pousse vers une idée qui va l’emmener ailleurs, l’arbitrage. A 16 ans, il est nommé, à 18, il siffle déjà en ligue. Il apprendra là une boîte à outils précieuse : supporter la pression, prendre des décisions rapidement. « Fermer ses oreilles, surtout quand la moitié de la salle est contre vous et accepter qu’un job consiste parfois à avoir la majorité contre soi ». Il en rit aujourd’hui, mais ses souvenirs rappellent aussi que l’époque n’était pas tendre : un crachat au visage à Vevey, un coup dans le dos venu des tribunes. On se forge ou on se casse, il faut choisir son camp. Lui s’est forgé.
Le grand virage arrive au début du millénaire, en 2001. A 38 ans, il bifurque vers l’enseignement via une nouvelle passerelle, la formation MSGT pour maître secondaire semi-généraliste de la HEP. Il se retrouve à enseigner 28 périodes par semaine, avec 12 programmes différents, sans avoir jamais enseigné auparavant : « Au début, j’avais deux leçons d’avance sur les élèves. Je bossais jusqu’à minuit tous les soirs. » Et il réalise ce que beaucoup de ses amis lui disaient : « Avec ce métier, tu n’as jamais fini ta journée ». La tête reste au travail, tout le temps. La matière est humaine. La responsabilité est énorme. « On peut autant permettre aux élèves d’avancer que les bousiller ». La reconnaissance, elle, arrive parfois dix ans plus tard « quand d’anciens élèves reviennent vous glisser : vous aviez raison ». Entre bienveillance et fermeté « chaleureux, disponible, ferme », comme disait son prédécesseur, Michel Bovard se construit une posture.
Se laisser porter
Après dix ans et demi d’enseignement, la direction arrive presque « par la petite porte ». En mars 2012, il est nommé dans un établissement qui, à l’époque, devait disparaître puis fusionner. Les doyens refusaient certaines options, l’administration cherche une solution, et lui accepte. Un an plus tard, il demande clairement où il va : on lui répond qu’il reprendra « le tout ». Quand on lui demande de préciser la recette pour atteindre ce poste, il souligne surtout ce qui l’a porté : « Des collègues qui aident, un prédécesseur solide, un secrétariat d’une efficacité redoutable, des doyens indispensables. Une école sans directeur une semaine, elle tourne. Sans doyens et sans secrétaire, c’est la panne. »
Le mandat, lui, se transforme vite en chantier XXL : fusion d’établissements, construction du collège de Puidoux, et une croissance qui change l’échelle, de 400 élèves à 1200. Michel Bovard ne revendique pas des exploits personnels, mais un équilibre : « Déléguer pour ne pas exploser, faire confiance, redistribuer le travail, mettre de l’huile dans les rouages. Et surtout, tisser des relations avec les communes et les autorités, même en étant employé cantonal, parce qu’au bout, il y a les élèves. « Avoir l’argent qu’il faut et le soutien qu’il faut pour faire l’école, c’est hyper important. »
Changement sociétal
Son quotidien, dit-il, est censé couvrir RH, finances, administration et pédagogie. Dans les faits, la pédagogie est souvent confiée aux doyens : l’administratif « bouffe » tout, et la paperasse a explosé en quatorze ans. « On doit tout documenter ». Le directeur, à l’ancienne (qu’il assume), celui qui défend le système scolaire, rappelle aux parents que l’école est un lieu de professionnels, et tient à une forme de respect, voit aussi le balancier bouger : « Avant, les parents nous faisaient aveuglément confiance. Aujourd’hui, c’est parti un peu trop loin », avoue le presque retraité. Michel Bovard reste ferme, mais sans posture guerrière. Sa phrase apprise d’un directeur lausannois dit beaucoup : « Quand un enseignant entre dans votre bureau, la question n’est pas : quel est le problème, mais : qu’est-ce que je peux faire pour vous ? » Ecouter, rassurer, trancher clairement. La clarté, pour lui, est une politesse.
A l’heure de partir, Michel Bovard ne joue pas au héros. Il parle d’équipe, de confiance, de doutes aussi. Il dit aimer les gens – si vous n’aimez pas les gens, vous ne pouvez pas faire ce job – et il reconnaît volontiers ses travers : vouloir parfois transformer les ados en adultes trop vite, partir dans des combats inutiles, oublier le temps que tout cela prend.
La retraite ?
Il répond d’abord ne pas réaliser, avant de sourire : un voyage à vélo électrique en Italie, longer le Pô jusqu’à l’Adriatique, s’arrêter dans les villes qu’on ne fait d’habitude qu’apercevoir depuis l’autoroute. Du sport, du golf, deux grands enfants de 38 et 35 ans – eux aussi passionnés de basket – une fille encore à la maison, un fils sous les drapeaux, et surtout, plus de temps pour les petits-enfants (5 et 3 ans). Et, fidèle à ce besoin d’apprendre qui l’a fait changer de vie à 38 ans : des cours d’histoire comme auditeur libre. Michel Bovard a quitté l’école tôt, mais il n’a jamais vraiment cessé de revenir vers elle. Et peut-être est-ce là, au fond, sa meilleure définition…


