Politique cantonale

« Sans collégialité, c’est la chute d’un gouvernement »

Le 30 juin dernier, après respectivement vingt et quinze ans au Conseil d’Etat, Pascal Broulis et Philippe Leuba ont quitté le gouvernement vaudois.

Rencontre avec deux des quatre membres sortants du Conseil d’Etat.

Propos recueillis par Thomas Cramatte

Pascal Broulis

Né à Sainte-Croix en 1965, Pascal Broulis est titulaire d’une formation d’employé de commerce. Politicien empreint d’un amour pour les chiffres et pour la chose sociale, sa politique budgétaire a permis aux finances cantonales de renouer avec les chiffres noirs. Auteur de trois livres, dont « L’impôt heureux », le plus connu, Pascal Broulis s’est fait attaquer à plusieurs reprises durant son mandat, notamment lorsqu’on lui a reproché de payer ses impôts communaux uniquement à Sainte-Croix, alors qu’il réside à Lausanne.

Conseiller communal à l’âge de vingt ans, cinq ans plus tard vous devenez le plus jeune élu de l’exécutif cantonal. Aujourd’hui, comment résumeriez-vous la politique « à la Suisse » ?

Le modèle suisse peut paraître compliqué, pourtant, il est relativement simple. Nous ne mettons pas tous nos œufs dans le même panier. C’est la séparation des trois pouvoirs : la Confédération, les cantons et les communes. Il y a également la différence entre la gauche et la droite. Cette dernière est libérale en laissant une liberté et une responsabilité à la population, tandis que la gauche s’apparente à une pensée unique. C’est là qu’il peut y avoir de la confrontation. Sans oublier le référendum à la Suisse. Unique, car lorsque c’est voté : c’est accepté et l’on passe à autre chose.

Lors de votre première législature au Conseil d’Etat en 2002, les finances cantonales sont dans les chiffres rouges. La dette de l’Etat est de 8.6 milliards, comment avez-vous fait pour redresser ces comptes ?

Nous avons décidé d’opérer sans brutalité. Depuis vingt ans maintenant, le gouvernement a fixé des objectifs stricts : éviter les dettes, diversifier le tissu économique, être une terre d’accueil pour les entreprises, créer de nouveaux métiers et des formations améliorées pour les jeunes. Un des remèdes était de travailler sur la durée et de donner du travail à la population.

Pully, comme de nombreuses communes, prétend être pénalisée par la facture sociale. Pensez-vous que cette participation à la cohésion sociale est la solution à long terme ?

L’Etat et les communes encaissent 9 milliards (6 milliards du canton et 3 des communes). Aujourd’hui, plus du 50 % de ce montant sert à financer les EMS où un lit coûte 150’000 francs par année. Lorsque l’on sait que 85 % des résidents ne paient pas leur hospitalisation en EMS, c’est donc à l’Etat et aux communes d’assurer cette prise en charge.

Il est clair qu’il y a un malaise entre canton et communes. Aujourd’hui, on a essayé de corriger cette facture sociale mais sans succès, le nouveau gouvernement devra donc continuer ce travail. L’objectif est d’éviter que les communes trop dépensières puissent le faire sur le dos de celles encaissant beaucoup de ses contribuables.

Vous aviez freiné les subventions cantonales pour l’intégration de Lavaux au patrimoine mondial (LPm) de l’UNESCO. Pourquoi ?

Quand une organisation demande de l’argent à l’Etat, nous devons connaître avec précisions ses ambitions. En ce qui concerne la protection du vignoble, un grand nombre de paramètres devaient être précisés. Les forêts, le patrimoine bâti, les murs en pierres sèches, la question de l’immatérialité de la zone, tous ces éléments ont nécessité d’être mieux définis pour aller de l’avant avec les subventions. Je n’ai jamais été réfractaire à subventionner les deux associations protégeant Lavaux, mais il a été nécessaire de clarifier de nombreux points, ce qui prend du temps.

Vous avez contribué à la création de Plateforme 10, un nouveau quartier des arts à Lausanne. Considérez-vous la culture comme une importante entrée d’argent pour le canton, ou était-ce pour la beauté du geste ?

La culture peut être un rouage économique. Forcément, puisque certains visiteurs vont dormir dans des hôtels lausannois, manger au restaurant, etc. D’un autre côté, il n’y a pas de société sans culture. Si vous gommez la culture pour en faire une pensée unique, elle disparaît. 

Vous ne pouvez pas imposer aux gens la manière d’aborder la diversité. La culture est intrinsèque à nos gènes, puisqu’il s’agit de transmission de valeurs. Voilà pourquoi je me suis battu pour Plateforme 10.

Vingt ans au Conseil d’Etat, quelle est votre botte secrète ?

Il faut croire en ce que l’on fait. Avoir des projets, des perspectives, défendre des valeurs, qu’elles soient collectives ou individuelles. En France, les citoyens attendent tout de l’Etat, en Suisse, c’est l’inverse, nous devons tout faire pour honorer la confiance qui nous a été transmise par la population. C’est ça qui nous donne la flamme malgré les tempêtes. Pour moi, le Conseil d’Etat est la plus belle des trois instances. Car nous sommes à la fois en contact avec la population ainsi que les autorités.

Pourquoi la politique ?

Vous avez débuté la politique en 1985 au Conseil communal de Sainte-Croix, vous aviez alors 20 ans. Cinq ans plus tard, vous devenez le plus jeune Député du canton de Vaud en rejoignant le Grand Conseil. Sans oublier votre élection au Conseil d’État en 2002. Pourquoi un tel engouement pour la politique ?

Ce sont les institutions, et qui dit institutions dit démocratie. Un lieu où l’on peut s’exprimer, construire des projets, se battre pour une société. Ce qui m’enquiquine toujours aujourd’hui c’est que l’on parle de société civile alors
qu’il n’y a pas de différences entre société civile et société politique. Pour moi, il faut défendre les valeurs de notre pays.

Futur

Pascal Broulis ne se prononcera pas sur son futur. Président pour Y-Parc depuis le 1er juillet de cette année, il ne cache pas non plus son intérêt pour la culture, mais sous quelle forme, l’avenir le dira. 

Philippe Leuba

Citoyen de Puidoux, Philippe Leuba est pour beaucoup «notre» conseiller d’Etat. Amoureux du district et de ses valeurs, l’ancien chef du Département de l’économie et du sport a débuté une nouvelle vie. Si pour l’heure il ne se prononce pas sur la suite, il revient avec nous sur ses trois législatures passées au gouvernement vaudois. Une carrière politique qui,
malgré quelques polémiques, aura marqué la chose publique.

Un conseil pour les jeunes qui se lancent en politique ?

Fonce ! Le jeu en vaut la chandelle, même si le monde politique est ingrat, il apporte tellement. Que cela soit sur le plan émotionnel, humain ou personnel.

Ancien chef de l’économie, l’agriculture était un des volets de votre Département. Que pensez-vous de la situation actuelle du monde paysan ?

C’est un sacré défi pour la société. Que mange-t-on ? Comment est-ce produit ? Le secteur enregistre beaucoup de sacrifices au 21e siècle. Quel autre métier est confronté à de tels impératifs ? Aucun. Nous devons avoir une politique d’appui afin de conserver ce secteur primeur, surtout lorsqu’on entend que les stocks de farine de cette année sont tout juste suffisants jusqu’à cet hiver. Je crois que la population a de la reconnaissance pour les agriculteurs. Le problème, c’est que nous voulons des petits cochons roses dans les champs comme à la télé, nous voulons une agriculture de proximité et des produits de qualité, mais nous ne sommes pas prêts à payer. Les gens sont schizophréniques.

Quinze ans au Conseil d’Etat, c’est quoi votre secret ?

Vous ne vivez jamais deux fois la même chose. Cette fonction permet de comprendre la société dans son ensemble. Je vous donne un exemple : dans le dernier Département que j’ai dirigé, vous étiez le matin chez un agriculteur pour un problème de fosse à purin, le midi vous mangiez avec le patron de Nestlé et le soir, vous êtiez invité au CIO. C’est une immense richesse. Pour autant que vous soyez passionné et que vous acceptiez les sacrifices, car il n’y a plus de séparation entre vie privée et vie publique. Vous êtes conseiller d’Etat 365 jours par année, de minuit à minuit.

Autre exemple, plus historique celui-là, enfant, j’ai été très marqué par l’accueil d’une famille tchèque chez nous. En 1968, la ville de Prague est attaquée par des chars russes et des milliers de personnes deviennent alors des réfugiés. Cela a développé chez moi une méfiance de l’état face aux libertés individuelles. C’est cette justice indépendante qui m’anime au quotidien.

En 2004, votre collègue Pascal Broulis portait avec le Parlement une initiative pour une hausse d’impôts, ceci principalement dans le but d’augmenter les indemnités versées aux députés. Vous avez contesté cette hausse avec hargne jusqu’au Tribunal fédéral pour, finalement, en sortir vainqueur.

Qu’est-ce que vous répondez aux citoyens prétendant que vous avez perdu cette fougue depuis votre arrivée au Conseil d’Etat ?

Il faut bien différencier le Parlement et le Conseil d’Etat. Les gens ne comprennent pas que lorsque l’on est parlementaire, il n’y a pas de collégialité. On choisit les sujets sur lesquels on veut s’exprimer, contrairement au Conseil d’Etat où on a tous les dossiers du collège et où on doit construire une majorité pour chaque projet. L’objectif au Conseil d’Etat est de faire avancer les projets, pas d’avoir notre trombine dans la presse.

Vous êtes titulaire d’une maturité commerciale ainsi que d’une licence en droit. Pourtant, on vous connaît aussi sur les terrains de foot, puisque vous étiez arbitre FIFA sous la bannière FC Puidoux-Chexbres. Arbitre national en 1993 et international au début des années 2000 (1999-2005), qu’est-ce qui vous plaisait dans ce rôle de policier des stades ?

L’immense popularité ! (rire). Je suis un passionné du ballon rond depuis mon plus jeune âge. L’arbitrage m’a permis de vivre ce que mes modestes qualités de footballeur n’auraient pas pu m’offrir. Jamais je n’aurais pu courir sur des terrains mythiques comme le stade d’Anfield de Liverpool. Ce sont des expériences incroyables sur le plan humain.

On parle régulièrement de l’augmentation des violences au bord des stades, pensez-vous que ce soit réellement le cas ?

Il faut se souvenir de Sheffield, du drame du Heysel en 1985, je crois qu’il y a toujours eu de la violence dans le foot. Ce sport est si populaire qu’il reflète notre société. Avec ses travers, mais aussi avec son émotion et sa passion. Partout autour du globe, on court après un ballon, les enfants débutent avec une pelote de laine ou une cannette, c’est inné. Aucune autre discipline est aussi emblématique que le foot, c’est pour cette raison que lorsqu’il y a une dérive, la caisse de résonance est énorme. 

Pourquoi la politique ?

Votre père, Jean-François Leuba était conseiller national et également conseiller d’Etat. Quelle a été son influence sur votre parcours politique ?

J’ai beaucoup de peine à dire si c’est par atavisme
ou autre. Mais une chose est sûre, c’est que les personnes
qui venaient trouver mon père à la maison lorsque j’étais enfant étaient issues de la politique. Cela m’a donné
le goût de l’histoire et peut-être celui de la politique,
même s’il est impossible de savoir si cet élément a été déclencheur.

Futur

Comme il l’a déjà exprimé à plusieurs de nos confrères,
Philippe Leuba ne souhaite pas s’exprimer sur la question. Pour lui, il est trop top pour annoncer quoi que ce soit
dans la presse. 

Dans une prochaine édition, nous complèterons nos questions avec Béatrice Métraux et Cesla Amarelle, les deux autres sortantes du Conseil d’Etat vaudois.