Nitrates

Ou comment l’industrie de guerre a servi, puis asservi, l’agriculture. Que les guerres soient des accélérateurs de recherches et de découvertes est hélas un poncif. Dans leur lutte acharnée d’imposer leur supériorité aux autres, les belligérants ont de tout temps cherché à se pourvoir de l’avantage technologique. La recherche redouble lorsque la terre-mère est menacée et les solutions sont rapidement, et sans discernement, mises en œuvre. Avec le recul qui est le nôtre, un recul de près de cent ans, nous constatons que la chimie n’a pas été en reste. En effet, le nitrate d’ammonium inventé en 1909 par le chimiste allemand Fritz Haber, et industrialisé par l’ingénieur Carl Bosch comme engrais pour l’agriculture dans un premier temps, voit sa fonction première modifiée dès 1914 dans un but beaucoup moins bucolique. Le procédé Haber Bosch permettant aussi la production de puissants explosifs… L’âge d’or de cette chimie meurtrière durera deux guerres mondiales et ce ne sera qu’après ces carnages que le procédé initial reviendra vers sa vocation première, l’agriculture. Dès lors, cet engrais minéral sera à l’origine d’une réelle révolution agricole. Ce sera les trente glorieuses, accompagnées de l’explosion des productions de culture tout comme d’élevage. Aujourd’hui encore, la dissociation entre terres de céréales et régions d’élevage est l’identité même de certaines contrées. L’usage intensif de ces engrais chimiques atteint ses limites en 1980 lorsque la communauté internationale s’alarme. Des mesures sont prises qui sont encore en cours, mais l’asservissement du monde agricole à l’agrochimie reste fort. La rentabilité de la parcelle restant le maître-mot. Difficile alors de s’imaginer revenir à la polyculture d’arrière-grand-papa, mais le danger est présent. Beyrouth, tout récemment nous a efficacement ramené à la triste réalité, lorsque qu’un entrepôt de stockage d’engrais à base de nitrate nous a tous soufflés. Pourvu que ce soit dans le bon sens…