Médiation
Le Rire des autres

Ce sont les parents qui m’ont appelé, car leur fils, âgé de quatorze ans, ne voulait plus aller à l’école. Chaque matin devenait une négociation lorsqu’il fallait préparer le sac d’école. Rien de spectaculaire, mais assez pour inquiéter des parents qui sentaient que leur enfant était en train de se retirer du monde.
Ils ne parlaient pas encore de harcèlement, mais ils disaient seulement que quelque chose n’allait plus. Et cette formule, si simple en apparence, contient souvent toute la détresse d’une famille.
Lorsque j’ai rencontré Lucas, il avait une manière de s’asseoir que prennent parfois les adolescents qui veulent se faire oublier. Il avait les épaules légèrement refermées et le regard posé ailleurs.
Dans une école, les situations de harcèlement ressemblent rarement aux scènes brutales que l’on imagine. En effet, il n’y a souvent ni bagarre ni insultes violentes, mais des remarques, un surnom qui circule, une photo détournée dans un groupe de discussion et quelques messages WhatsApp envoyés pour déclencher les rires. C’est surtout la répétition de ces actes qui blesse. En effet, ce n’est pas un mot isolé qui atteint le plus, mais sa persistance et son installation dans le quotidien.
A cet âge, le rire a une fonction sociale redoutablement efficace, s’il rassemble les uns et désigne celui qui reste à l’extérieur, il crée une appartenance au groupe et dans le même temps, une solitude pour celui qui en devient la cible. C’est souvent ainsi que commence l’exclusion, non par un grand geste, mais par une accumulation de petites atteintes qui finissent par peser lourd.
Lucas expliquait qu’il ne savait jamais vraiment quand cela allait recommencer. Dans la cour, en classe ou simplement sur l’écran de son téléphone. Le collège ne s’arrêtait plus aux portes de l’école, mais il le suivait jusque dans sa chambre.
La médiation a alors été proposée. Dans ces situations, elle ne consiste pas à organiser un procès miniature. Elle n’est ni un interrogatoire, ni une humiliation inversée. Elle crée simplement un espace où chacun peut dire ce qu’il vit réellement, hors du bruit du groupe.
Tom, l’un des adolescents impliqués, est arrivé avec la certitude d’avoir participé à une plaisanterie ordinaire : « On rigole », a-t-il dit. A quatorze ans, on ne mesure pas toujours la portée d’un rire partagé par tout un groupe. On croit plaisanter, alors qu’on participe à l’isolement de quelqu’un.
Autour de la table, la règle était simple soit écouter. Lucas a parlé peu, mais une phrase a changé la nature de la discussion :
« Quand mon téléphone vibre, j’ai peur de regarder ».
Dans une médiation, ce sont souvent ces propos très simples qui font mouche. Ils rendent concret ce qui restait, jusque-là abstrait. Tout à coup, il n’était plus question d’une blague, mais d’une peur.
La discussion a alors changé de ton. Les regards se sont levés. Les mots sont devenus moins légers. La médiation ne gomme pas le passé, elle ne transforme pas miraculeusement les adolescents. Elle introduit simplement une expérience rare, soit d’entendre l’effet de ses actes.
Quelques semaines plus tard, les parents de Lucas m’ont rappelé pour me dire que leur fils retournait à l’école normalement.
Dans les cours de récréation, les rires continueront toujours d’exister. Les adolescents continueront de chercher leur place, parfois cruellement. Mais il arrive qu’un temps de médiation fasse surgir une vérité essentielle, soit que derrière un rire collectif peut se cacher une immense solitude.


