Lutry / Fête des vendanges 2026
Comment une colonie de vacances a donné naissance à la Fête des vendanges
Née presque par hasard d’une colonie de vacances, la Fête des vendanges de Lutry perdure depuis 80 ans. Pourquoi a-t-elle résisté quand d’autres ont disparu ? La réponse se trouve dans ses origines.


A l’été 1946, au chalet de La Comballaz, aux Mosses, les enfants de la Colonie de Lutry préparent un spectacle sous la conduite de Jacqueline Jaccotet. Celle que plusieurs générations surnomment « Tante Gygy » s’occupe alors de la colonie depuis de nombreuses années. Le résultat plaît tellement aux enfants qu’ils veulent montrer leurs costumes une fois rentrés à la maison.
Quelques semaines plus tard, leur train entre en gare de Lutry. Sur le quai, la fanfare accueille les enfants, comme elle en a alors l’habitude. Mais cette fois, le retour se prolonge dans les rues du bourg. Toujours costumés, ils défilent devant les habitants. L’histoire aurait pu s’arrêter à cette petite parade improvisée, mais voilà qu’elle dure depuis 80 ans.
Des « enfants pauvres et chétifs »
Rembobinons jusqu’en 1921. Cette année-là, douze enfants quittent pour la première fois les rives du Léman pour passer plusieurs semaines à La Comballaz. Le voyage est déjà une aventure à lui seul : train jusqu’à Aigle, puis en direction du Sépey, avant de terminer le trajet à pied jusqu’au chalet.
Certains séjours peuvent alors durer jusqu’à six semaines. « Les parents pouvaient venir rechercher leurs enfants chaque samedi. Ceux qui ne les voyaient pas arriver savaient qu’ils resteraient au moins une semaine de plus », raconte Charles Monod, syndic de Lutry. Et les vacances en collectivité ont leurs petits désagréments. Dans le livre Souvenirs de la Fête des vendanges 1946-1986, trois mots préviennent les familles : « Attention aux poux ! »
Donner aux enfants des autres
A l’origine de cette aventure, Olga Bujard. Avec son mari Alfred, issu d’une famille de négociants en vins bien connue à Lutry, elle n’aura pas d’enfant : « Cette infortune va être la chance de bien des petits », mentionne l’ouvrage.
Car au début des années 1920, Lutry traverse une période particulièrement difficile et les textes de l’époque parlent sans détour de venir en aide aux « enfants pauvres et chétifs ». La commune est à cette époque une des plus pauvres du canton. Olga Bujard loue alors un chalet à La Comballaz, juste avant le village des Mosses, afin de leur offrir quelques semaines au grand air.
Le confort y est rudimentaire : deux dortoirs, peu d’équipements et pas d’eau courante. « Il faut aller la chercher à une source située au milieu d’un pré », détaille Charles Monod. Le chalet est finalement acheté, puis progressivement équipé. Les séjours se succèdent chaque été, la Colonie grandit et des générations de petits Lutriens prennent à leur tour le chemin de La Comballaz.
Une fête qui se transmet
Le cortège improvisé de 1946 devient progressivement un rendez-vous. Le lien entre la fête et la Colonie ne disparaîtra plus. Aujourd’hui encore, le cortège des enfants reste au cœur de la Fête des vendanges et ses bénéfices sont reversés à la Colonie.
Lutry n’a pourtant pas été la seule ville romande à célébrer les vendanges. A Morges, par exemple, une fête voit le jour en 1949 pour promouvoir les vins de la région. Elle rassemble jusqu’à 40’000 personnes, avant de commencer à s’essouffler à la fin des années 1980. En 1990, un déficit de 167’000 francs, des erreurs d’évaluation financière et la concurrence d’autres manifestations auront finalement raison du rendez-vous. L’édition suivante n’aura jamais lieu. A Lutry, malgré des années plus difficiles, un scandale financier et une interruption liée à la pandémie, la fête est toujours revenue. « Tant que les enfants participeront, je ne vois pas cette fête disparaître », estime Henri-Louis Guignard, archiviste communal.
Les couturières récupèrent et transforment les costumes des éditions précédentes, les constructeurs préparent les chars, des agriculteurs mettent leurs remorques à disposition, les écoles participent et les sociétés locales tiennent les caveaux. « Sans ces bénévoles, la fête s’arrêterait », assure le syndic. Certaines couturières commencent même à réfléchir au thème de l’année suivante alors que le cortège vient à peine de se terminer. « Elles passent un nombre d’heures colossal », souligne Charles Monod. Une collection de costumes confectionnés au fil des éditions est d’ailleurs toujours conservée à Lutry.
Un modèle à part
« Ce n’est pas une fête commerciale », insiste Charles Monod. Si les caveaux font partie intégrante du week-end, le bénéfice de la Fête est intégralement reversé à la Colonie. Depuis l’introduction du cashless en 2021, les acteurs qui l’utilisent reversent également une partie de leur chiffre d’affaires à la manifestation. « Tout le monde tire à la même corde pour faire avancer les choses. »
Un modèle bien différent de celui de Neuchâtel. Là-bas, la Fête des Vendanges est devenue une manifestation d’une autre ampleur : « Neuchâtel, c’est tout autre chose », relève Henri-Louis Guignard. A Lutry, malgré l’importance prise par les caveaux et la fête nocturne, le but reste de soutenir la colonie. « Le cortège des enfants qui se déroule le dimanche est le cœur de la manifestation. »
Et ces enfants deviennent parfois les bénévoles de demain. Charles Monod en est l’exemple. Il se souvient « comme si c’était hier » de son séjour dans le nouveau chalet des Mosses en 1973. Ses enfants ont suivi le mouvement et sa fille y retourne aujourd’hui comme monitrice. « C’est un truc qui se répète. »


et l’actuelle Colonie de Lutry aux Mosses, inaugurée en 1973



