Luthier : un métier hors du temps et hors frontières

Transformer le bois pour y faire naître des notes, voilà la noble ambition des luthiers depuis près de cinq siècles. Entre contemplation et recherche de la perfection, ce métier traditionnel est l’un des rares à ne pas avoir drastiquement évolué avec l’arrivée des nouvelles technologies. Pourtant, la mondialisation a quelque peu changé la manière d’exercer cette profession.

Le Maître Luthier John-Eric Traelnes à gauche, avec Mathias Walz, diplômé de l’école de Brienz

Thomas Cramatte | Le violon, tel que nous le connaissons aujourd’hui, a vu le jour vers 1560. Si l’origine de cet instrument à cordes reste emplie de mystères, une chose est pourtant certaine: sa conception ne s’est pas faite du jour au lendemain. Malgré le siècle des Lumières et la Révolution industrielle, les procédés de fabrication d’un violon sont quasiment identiques à ceux d’il y a 500 ans. « On compte environ 250 heures pour la création d’un violon de A à Z », explique le Maître luthier John-Eric Traelnes. Métier ancestral et prestigieux, celui-ci nécessite un important savoir-faire qui ne peut être substitué par des machines. L’instrument comporte en effet plus de 70 pièces à fabriquer et à assembler avec la plus grande minutie. « Hormis la fabrication des composants de base, l’assemblage d’un instrument du quatuor nécessite également une grande concentration »

Si la musique adoucit les mœurs, la fabrication étrangère des violons permet d’adoucir le prix des instruments

Exode du savoir-faire

L’internationalisation et les échanges de marchandises ont de leur côté impacté le travail des luthiers. « La majeure partie des luthiers travaillent avec des instruments en partie assemblés par des entreprises spécialisées ». Autrefois, la production de violon était principalement européenne. Notamment en France, où le village de Mirecourt, dans le département des Vosges, était l’un des plus grands fournisseurs de violon au monde. « Il y avait des fabriques avec plus de 1000 employés ». Les autres régions où l’on retrouvait des manufactures de renom étaient l’Allemagne de l’Est (Saxe) et la Tchéquie (Bohême). Les producteurs de ces deux pays étaient principalement spécialisés dans des pièces bien précises de violon afin d’obtenir une grande qualité de fabrication. Si, avant-guerre, ces deux régions ont confectionné les violons pour la terre entière, les producteurs sont aujourd’hui bien moins nombreux. « Les fabricants européens se sont fait écraser par la concurrence chinoise ». Un exode s’est en effet opéré vers l’Asie. Observant les mêmes techniques que celles employées en Europe, les ateliers de lutherie asiatiques détiennent une grande régularité dans leur production. En se formant et en se spécialisant, chaque employé conçoit une pièce en particulier. « Cela permet d’être précis et de gagner du temps sur la fabrication de la caisse ». Cette partie en bois sera alors assemblée avec le manche et envoyée aux divers clients du monde entier. Ainsi, les luthiers européens finiront le montage et procéderont aux multiples réglages de l’instrument. Bien que les luthiers européens pratiquent toujours la conception de violon, la délocalisation de leur savoir-faire vers l’Asie aide à la sauvegarde de ce métier ancestral. Une conception asiatique permet en effet de baisser le prix et de rendre ainsi l’accès au violon plus abordable. Cela fait environ soixante ans que la mondialisation autorise la délocalisation du savoir-faire en Asie et le Made in China, que l’on retrouve dans de nombreux secteurs, est de plus en plus synonyme de qualité. Preuve en est dans le monde de la lutherie, où des luthiers asiatiques remportent régulièrement les concours de lutherie internationaux. De plus, les emplois au sein des ateliers de fabrication en série de violons sont très prisés en Asie. Et pour cause, les conditions de travail et les salaires y sont meilleurs que dans d’autres domaines.

Mathias Walz, luthier au sein de l’atelier lausannois,
ajuste la hauteur du chevalet (pièce où les cordes viendront s’appuyer).

Une action impossible à réaliser sans l’intervention de l’œil humain

Biographie de John-Eric Traelnes

Le maître luthier basé à Lausanne est né aux Etats-Unis, d’une mère suisse et d’un père norvégien. Grandissant dans le canton de Vaud, il part apprendre le métier de Luthier à Chicago dès sa majorité. « Mon père avait une passion pour la restauration de meubles anciens. J’aimais beaucoup l’observer et participer à la remise en état de mobilier. C’est d’abord la guitare qui m’a donné envie d’apprendre le métier, en alliant le travail du bois et le monde de la musique ». Si John-Eric Traelnes n’a pas trouvé un apprentissage spécifique à la construction de guitares, il a été accepté dans une école de lutherie de violon. « J’ai commencé à jouer du violon juste avant de rejoindre la School of violin making, et depuis, je n’ai jamais décroché ». Diplôme en poche, il décide alors d’aller plus loin dans ses études et retrouve ainsi le vieux continent à 22 ans afin d’obtenir le titre de Maître luthier. « J’ai travaillé dans le prestigieux atelier de Peter Benedek à Munich durant cinq ans, avant de pouvoir me présenter aux examens de l’école de Mittenwald dans le sud de l’Allemagne. »

Archetier et luthier

La réalisation d’archets n’est pas effectuée par les luthiers. « Il s’agit bel et bien d’une profession différente. C’est tout un art de concevoir un archet, une pratique qui se rapproche plus du métier de bijoutier ». Les archets destinés à une utilisation professionnelle atteignent régulièrement plusieurs milliers de francs. Cependant, nombreux sont les ateliers de lutherie effectuant des travaux de maintenance sur les baguettes. « Le changement de crins n’est pas tâche facile. Car si celui-ci n’est pas bien fait, il peut entacher la réputation d’un luthier », souligne John-Eric Traelnes.

Anecdote vaudoise

Le journaliste musical Antonin Scherrer, avait été chargé de couvrir l’exposition de Charmey dédiée à la lutherie en 1997. Suite à ses articles parus dans « La revue musicale » et le « Journal de Genève », il s’était intéressé de plus près à ce domaine. « Je ne savais pas dans quoi je me lançais, mais je suis tombé sur tous les styles de personnalités en réalisant mon premier livre en 1999. Il m’a fallu une année pour accomplir les 49 portraits des principaux luthiers basés en Suisse romande », se remémore le réalisateur de « Tournée romande » sur Espace 2.

Arrivée du numérique

Grâce à l’informatique, le travail de restauration des instruments est aujourd’hui plus précis et permet des interventions moins invasives sur les parties originales. « Nous arrivons à mesurer et fabriquer des empiècements de manière très précise avec l’aide des outils numériques. » Mais les avantages fournis par les nouvelles technologies ne peuvent pas réellement s’appliquer dans le métier de luthier. Au contraire, l’arrivée du commerce en ligne a péjoré les ventes des professionnels. « Les personnes qui achètent un violon sur internet à 200 francs sont rapidement déçues et démotivées en raison d’un instrument de mauvaise facture. Surtout lorsque nous les sensibilisons sur le fait qu’il n’est pas possible d’améliorer leur instrument ».