L’extraordinaire collection Bemberg

Jusqu’au 30 mai, à la Fondation de l’Hermitage, à Lausanne

Pierre Jeanneret | Ce n’est pas sans un peu d’émotion que nous reprenons nos articles consacrés aux arts visuels, après la longue disette culturelle imposée par ce fichu Covid-19. Et ce retour se fait en fanfare, avec une exposition d’une qualité exceptionnelle, qui rencontrera à coup sûr un très large succès public, tant auprès des connaisseurs que des simples amateurs de couleurs et de beauté.

La collection, présentée pour la première fois « extra muros », est liée au nom de Georges Bemberg (1915-2011). Sur cet homme très discret, issu d’une famille d’industriels allemands établis vers 1850 en Argentine, on sait peu de choses, sinon qu’il fut un pianiste talentueux et qu’il fréquenta les milieux intellectuels. Désireux de mettre sa très riche collection d’objets d’art à la disposition du public, il en fit don de son vivant à la Fondation Bemberg à Toulouse, où il s’était établi. Celle-ci y est visible depuis les années 1990 dans un bel hôtel particulier. La visite commence par une salle consacrée à la peinture flamande et française des 15e et 16e siècles, à travers un ensemble de Vierges à l’Enfant et de portraits, dont celui, particulièrement remarquable, de Charles IX par François Clouet : saisie psychologique du jeune roi, richesse de ses vêtements brodés d’or. Puis, dans la grande salle du rez-de-chaussée, on passe à la peinture italienne et espagnole des 16e-17e siècles. De Véronèse, un puissant Fauconnier dont le mouvement est fort bien rendu. Georges Bemberg aimait les peintres vénitiens, particulièrement Canaletto, dont les vues sont toujours d’une extraordinaire précision un peu froide, et Guardi, à la touche plus vibrante. Avec la salle suivante, on est dans la peinture allemande : superbe ensemble d’huiles de Lucas Cranach l’Ancien. Ses Vénus ont des corps à la fois virginaux et sensuels, ses visages féminins arborent tous la même rondeur et des joues rosées. On prêtera attention à un tableau mythologique, dans le goût de la Renaissance, du même Cranach : Hercule chez Omphale, où le héros est transformé en femme à qui l’on va donner une quenouille… Quelle richesse dans les drapés des robes et dans le rendu des chevelures rousses ! On pourrait même taxer cette toile de féministe avant l’heure. Abordant le premier étage de la belle villa de l’Hermitage, on se trouve confronté à deux toiles d’un certain Nicolas Tournier, peintre toulousain dont nous ignorions tout. Une exposition doit aussi inviter à de belles découvertes. Ses paysannes portant des fruits, peintes vers 1630, malgré leur grâce, trahissent leurs origines populaires par leurs mains marquées par le labeur.

« Le Bois d’Amour », Paul Sérusier, vers 1890 

L’explosion colorée chez les Impressionnistes, les Symbolistes et les Fauves

C’est à eux qu’est dévolu le premier étage. Le chemin de fer, au 19e siècle sous le Second Empire, permet aux Parisiens, en tout cas ceux des classes aisées, de se rendre en Normandie sur les plages. Eugène Boudin a peint avec délicatesse ces rassemblements mondains, où les femmes arborent ombrelles et larges robes du style Impératrice Eugénie. De Claude Monet, on admirera « Bateaux sur la plage à Etretat », alors que la station balnéaire, hors de la saison touristique, est rendue à ses pêcheurs, sous un ciel voilé. Nul mieux que Gustave Caillebotte, par ailleurs grand amateur d’aviron, n’a traduit sur ses toiles la vibration des effets de la lumière sur la Seine. Si Henri Fantin-Latour est surtout connu pour ses bouquets de fleurs, qui firent son succès, il nous a aussi laissé une œuvre extraordinairement moderne, « La Chaise à la fenêtre », qui en 1861 annonce déjà Giorgio de Chirico ! L’Ecole de Pont-Aven, liée au nom de Gauguin, est aussi bien représentée, à travers des toiles tout en aplats et très colorées de Paul Sérusier. Quant à Odilon Redon, il séduit par ses scènes évanescentes et oniriques, où le pastel se conjugue avec l’huile. Le deuxième étage est voué aux dessins et pastels. C’est Henri de Toulouse-Lautrec, où l’on sent la rapidité du trait. Ce sont Renoir et Berthe Morisot, bien mis en regard, car tous deux témoignent d’une même sensibilité « féminine », où la douceur s’allie à la délicatesse. C’est la sobriété extrême des dessins d’Amedeo Modigliani. Retour à une atmosphère intensément colorée au sous-sol, avec le Néo-Impressionnisme et le Fauvisme. Paul Signac, l’un des grands maîtres du Pointillisme, nous offre une vue admirable du clocher de Saint-Tropez se reflétant dans l’eau, alors que ce joli port était encore l’apanage des pêcheurs, et non de la « jet-set » ! Usant de couleurs plus violentes qui annoncent le Fauvisme, Henri-Edmond Cross a représenté, lui, la Chaîne des Maures. Sans allonger, évoquons la présence des Fauves, avec Raoul Dufy, Maurice Vlaminck ou encore Henri Matisse. L’exposition se termine en apothéose, avec un ensemble tout simplement exceptionnel d’huiles de Pierre Bonnard, qui par leur nombre et leur qualité sont au cœur de la collection Bemberg. L’artiste, trop souvent réduit à ses vues d’intérieur si intimes, apparaît ici dans toute la variété de son œuvre. Ses scènes parisiennes ont inspiré les débuts du Cinématographe des frères Lumière, comme l’a bien montré une précédente exposition. Quel éclatement de couleurs – auxquelles Georges Bemberg semble avoir été si attaché – dans ses natures mortes de fruits. Bonnard a aussi superbement peint la Méditerranée et les rochers de la Côte d’Azur. C’est avec raison que la Fondation de l’Hermitage a choisi l’une de ses marines comme affiche pour cette exposition d’une extraordinaire richesse, qu’il faut voir absolument !

« Chefs-d’œuvre de la collection Bemberg », Fondation de l’Hermitage, Lausanne, jusqu’au 30 mai 2021

« Les pommes jaunes et rouges », Pierre Bonnard, 1920 
« Les amants mal assortis » ou « Le vieil homme amoureux »,
Lucas Cranach l’Ancien, vers 1530 
« Bateaux sur la plage à Étretat », Claude Monnet, 1883 
« Clocher de Saint-Tropez », Paul Signac, 1896