Les photographes contemporains s’interrogent sur le monde

Au Musée de l’Elysée, à Lausanne, jusqu’au 27 septembre 

Karolina Wojtas, de la série « Abzgram », depuis 2017

Pierre Jeanneret | A la veille de son déménagement à Plateforme 10, tout près de la gare de Lausanne, le Musée de l’Elysée a décidé de faire le point sur les créations émergentes internationales. Quelles sont les interrogations, les préoccupations des photographes d’aujourd’hui ? L’institution a donc fait appel à 180 créateurs et créatrices ayant participé aux trois expositions de 2005, 2010 et 2015. D’où le nom de reGeneration 4. Trente-cinq photographes ont été retenus, dont dix-huit femmes et dix-sept hommes. Parité donc garantie ! La visite de l’exposition prouve bien que la photographie est une caisse de résonnance des problèmes de la société contemporaine. Elle témoigne d’engagements politiques, écologiques et éthiques. On ne s’attendra donc pas trop à y trouver de la « belle photo » de caractère prioritairement esthétique. Esquissons un parcours, certes subjectif, des œuvres qui nous ont le plus interpellé. Karolina Wojtas se moque des contraintes de l’école polonaise. L’affiche de l’exposition montre d’ailleurs l’une de ses photos, où l’on voit une main droite à laquelle on a attaché un stylo: la bonne vieille méthode pour « corriger » les gauchers ! Léonie Marion (CH) s’engage, quant à elle, dans la question jurassienne, laquelle a notamment généré la floraison de drapeaux à la crosse rouge, peints sur des rochers peu accessibles. Abd Doumany (Syrie) s’est penché sur les horreurs et les destructions subies par son pays ravagé par la guerre. Youkine Lefèvre a été adoptée, enfant, par un couple belge. Elle est revenue en Chine pour y retrouver ses racines et comprendre la raison de son abandon par ses parents, qui se résume à la pauvreté. La Britannique Nathaniel White, dans « Routes », a réalisé un travail documentaire sur le drame des migrants, en montrant notamment les cimetières accueillant leurs dépouilles et qui jalonnent leur périple. D’autres photographes s’interrogent de façon critique sur l’intelligence artificielle permettant de reconnaître des visages et de les recomposer. Il faut voir là une critique implicite du « tout numérique ». L’artiste chinoise Zhibin Zhang est partie des résidus industriels, les a manipulés et réarrangés sous forme de sculptures proches des surréalistes et des « machines à Tinguely », dont elle présente une série de photographies. Rebecca Gutierrez Fickling (Espagne / G-B) rend sensible les traces de toxine dans l’eau, illustrant par là le problème de la pollution. Nombreux sont d’ailleurs les photographes – mais aussi les vidéastes – qui s’impliquent dans la lutte contre la destruction de la planète. La Taïwanaise Sheng-Wen Lo montre les mouvements répétitifs des ours polaires dans les zoos et s’interroge sur les rapports entre l’être humain et l’animal. D’autres encore remettent en question le machisme et les relations entre les genres, en visant à l’égalité entre hommes et femmes. On le voit, cette exposition – qui n’incite il est vrai guère à l’optimisme – constitue un véritable catalogue des maux et nuisances qui frappent la planète et l’humanité. Elle appelle à une prise de conscience individuelle et collective.

« reGeneration 4 », Musée de l’Elysée, Lausanne – Jusqu’au 27 septembre 2020 (entrée libre)

Léonie Marion, Sans titre (2017),
de la série « Soulèvements jurassiques », 2016-2019
Nathaniel White, « Une tombe de réfugié en Sicile », Sicile (2018),
de la série « Routes », 2020
Sheng-Wen Lo, « Zoo Blijdorp de Rotterdam », Pays-Bas (2016),
de la série « White Bear », depuis 2014