Les impacts du virus sur la presse romande

Point sur la presse

La rédaction à l’heure du coronavirus

Thomas Cramatte | Malgré son rôle capital pendant cette période, la presse peine à tenir le coup face au coronavirus, privée d’événements à couvrir et d’annonceurs, les médias s’ajustent pour combler ce manque. Réduction de la pagination et des parutions, chômage partiel et demande d’aide sont devenues le quotidien d’une presse sous tension. Paradoxalement, la presse retrouve sa vocation première, celle d’informer. Cette crise a mis à mal tout le système économique helvétique. Les entreprises comme les indépendants sont aujourd’hui dans une situation compliquée. Certains journaux n’ont pas eu d’autre choix que d’interrompre momentanément leur activité. Les grands groupes comme Tamedia (24Heures, La Tribune de Genève, Matin Dimanche), ESH (Le Nouvelliste, ArcInfo, La Côte) ou Ringier Axel Springer (Le Temps) sont moins touchés que la presse indépendante, mais souffrent tout de même de la situation. Pour exemple, le Nouvelliste et ArcInfo ont réduit les activités journalistiques jusqu’à 30%. A l’échelle mondiale, les titres emblématiques comme le New York Times et le Washington Post se voient également boudés par leurs annonceurs. Si l’importance des recettes publicitaires a certes diminué ces dernières années, elle n’en reste pas moins le revenu principal de tout média. 

Situation inquiétante

Demandes de chômage partiel et réduction de pagination font désormais partie du quotidien des journalistes. Dans la profession, on se dit très inquiet de la situation : « Tous les médias suisses sont touchés, certains sont vraiment à la limite de pouvoir continuer leurs activités. N’oublions pas que derrière ces médias, il y a des femmes et des hommes », communique Urs Thalmann, directeur d’Impressum. Pour contrer les tumultes de la situation actuelle, des propositions ont été déposées pour venir en aide à la presse: réduction des frais de distribution, libre-accès à l’agence télégraphique suisse Keystone-SDA-ATS et soutien aux radios et télévisions via les réserves de la redevance. Le Conseil fédéral s’est prononcé favorablement lors de la conférence du 29 avril. « Si ces soutiens contribueront à amortir les pires conséquences de la crise du corona, ils ne régleront pas la crise préexistante des médias », conclut Urs Thalmann. En détresse depuis des années avec l’arrivée du numérique et de l’information gratuite, les médias locaux se sont encore un peu plus fragilisés au passage de la tempête. Le canton de Vaud a pris des mesures d’aide directe en publiant des annonces dans la presse écrite jusqu’à fin juin. « On parle là d’une mesure Covid-19, sans lien avec le projet cantonal d’aide aux médias annoncé en début d’année », exprime Cédric Jotterand, directeur et rédacteur en chef du Journal de Morges. Le 16 janvier, le canton avait dévoilé une mesure d’aide à la presse de 6.2 millions sur 5 ans. Le Conseil d’Etat se disait préoccupé par la crise que traversent les médias, et en particulier la presse papier. « Le maintien de la diversité des médias est un enjeu crucial, car c’est une condition essentielle à la formation libre de l’opinion de notre pays », exprimait Nuria Gorrite au micro de Forum.

La presse locale infectée par le coronavirus

Pour limiter les dégâts, des titres comme « L’Echo du Gros-de-Vaud » et « Le Régional » n’avaient pas d’autre alternative que de momentanément interrompre leur activité. « Quand nous avons appris que tous les événements sportifs, culturels et politiques tombaient à l’eau, soit l’essentiel de nos annonces, nous n’avons pas eu d’autres choix que de suspendre nos parutions. L’aide à la presse accordée par le canton nous a permis de recommencer à partir du 24 avril », expliquent Isabelle Favre Perrin et Stéphanie Favre, corédactrices à « L’Echo du Gros-de-Vaud ».

Le « Courrier Lavaux-Oron-Jorat » n’est pas en reste. Avec une parution réduite, l’hebdomadaire est devenu bimensuel faute d’événements à couvrir mais aussi pour limiter les frais de production et de distribution. « L’aide bienvenue du canton et le recours au chômage partiel nous permettront de passer juin, mais c’est surtout la formidable solidarité qui nous motive à redoubler d’efforts pour informer nos lecteurs » commente le rédacteur en chef. Cette crise a vu les journalistes recourir au télétravail : interviews par téléphone, rencontres par visioconférence, adaptation des distances lors de reportages, toutes ces mesures compliquent et ralentissent le travail. Si les rotatives des centres d’impressions ont eux aussi réduit la cadence, le lectorat n’a pourtant jamais été aussi demandeur. Cette période de restrictions a visiblement changé la façon d’informer et de concevoir l’information. Pour certains titres, c’était l’occasion de rebondir en proposant de nouvelles formules. 

Du positif dans le négatif

Les lecteurs confinés à la maison ont plus de temps à consacrer à l’information. Si les revenus publicitaires ont bel et bien chuté de 60% à 95%, la demande d’information a, quant à elle, fortement augmenté. Face aux nouvelles peu réjouissantes du coronavirus, les journaux locaux ont usé de créativité pour offrir des articles attractifs aux lecteurs. « Nos parutions réduites à trois par semaine nous permettent d’approfondir les sujets. Si les manifestations ne sont pas légion, de nombreux messages de soutien nous ont été transmis par notre lectorat », déclare avec émotion Raphaël Pomey, rédacteur en chef de « La Région nord-vaudois ». En constant renouvellement, la presse locale a ainsi créé de nouveaux rendez-vous, de nouveaux sujets permettant aux lecteurs de souffler un peu durant cette période compliquée. Maintenant que la reprise économique et sociale pointe le bout de son nez, les conséquences du Covid-19 auront peut-être changé la manière de s’informer. Consacrer plus de temps à l’information permettra peut-être une prise de conscience afin d’éviter une nouvelle catastrophe.