Les artistes se confrontent à la thématique du cancer du sein

A l’Espace Arlaud, jusqu’au 8 novembre 2020

Julie Monot, « See double »

Pierre Jeanneret | Visiter cette exposition, c’est d’abord faire acte de solidarité. En 2003 en effet, la doctoresse Marie-Christine Gailloud-Matthieu et son amie enseignante Francine Delacrétaz ont créé la Fondation Delacrétaz, du nom de cette dernière, emportée en 2006 par le cancer du sein à l’âge de 39 ans. Sa vocation première est de venir en aide aux femmes frappées par cette maladie. Il ne faut pas oublier qu’une femme sur 7 en est atteinte ! Une première exposition-vente d’œuvres d’art destinée à financer l’association fut organisée en 2006 à l’Espace Arlaud, à Lausanne. Ce lieu abrite actuellement la quatrième exposition quinquennale du même type. Car en même temps qu’elle mène son activité bénévole, la Fondation Delacrétaz a permis à de nombreux artistes, hommes et femmes, de s’exprimer, en rapport direct ou indirect avec la thématique du cancer du sein. Ils et elles sont 42 pour l’exposition 2020. Chacun-e l’aborde à sa manière. Il n’est pas question de les nommer tous et toutes ici. Tentons plutôt de dégager quelques tendances et de mettre en évidence un certain nombre d’œuvres particulièrement originales, étant bien entendu que notre choix reste subjectif. L’exposition propose un florilège varié de la création contemporaine. Les genres, les styles et les matières utilisées (peinture à l’huile, encres de Chine, acrylique, céramique, verre, tissus, etc.) sont en effet très divers. Valentina Brugnatelli propose des bijoux sphériques qui ne se veulent en aucun cas décoratifs mais « un vecteur d’émotions, sensuel, provocant, discret », et qui peuvent agir comme un grigri ou un talisman. D’autres artistes illustrent le thème de la maladie par la fragilité de la structure de leur œuvre : ainsi le Collettivo UP qui présente une poitrine stylisée à l’extrême (mais il pourrait s’agir aussi de montures de lunettes, car l’humour n’est pas absent de l’exposition…) en câble d’acier. Mathias Forbach montre des femmes nues dansant, directement inspirées par Matisse. Le visiteur est interpellé par les photographies d’Aimée Hoving. Sur ces images, on voit « des fillettes de 8, 9 et 10 ans qui jouent à avoir des nénés. » Mais la gravité de l’expression de leurs visages montre qu’elles sont déjà conscientes du risque génétique d’être atteinte par la maladie. Nous avons particulièrement aimé le bestiaire de céramiques proposé par Lucie Kohler. Elle a réalisé de petites figurines féminines mi-humaines mi-animales, qui rappellent les œuvres datant du Néolithique ou de l’Egypte ancienne. Plusieurs de ces céramiques n’ont plus qu’un sein. Xénia Lucie Laffely recourt à l’art textile pour représenter des figures humaines, associant plusieurs matériaux : « ces pièces hybrides – écrit l’artiste – deviennent les témoins d’un désordre ». Autre usage de divers textiles par Julie Monot. Son motif évoque un grand masque cérémoniel, mais on y reconnaîtra aussi « un motif caractéristique de l’imagerie médicale: la coupe verticale d’un sein vu au scanner. » Quant au travail de Nathalie Perrin, il peut être défini comme du dessin écrit. Une surface de papier est recouverte de témoignages authentiques de femmes atteintes du cancer du sein. Parmi ceux-ci, innombrables, on peut lire par exemple : « un gros ganglion », « j’ai appris en août », « je vous fais tout de suite une biopsie », « t’es hypocondriaque » ou encore « alors j’ai tout enlevé »… Vanessa Safavi offre au regard ses « seins-choux » en céramique. Francine Simonin a conçu de beaux dessins à l’encre de Chine montrant des femmes en mouvement très stylisées. Sur ses tapisseries colorées, Charlotte Stuby représente des femmes exécutant le mouvement d’autopalpation, geste médical de prévention et de dépistage. La pratique de Gaya Topow s’articule, elle, autour de la nourriture. Elle a donc confectionné une multitude de coupelles en grès de Bourgogne en forme de seins, où l’on pourrait déguster, par exemple, un dessert d’origine salonicienne à base de lait que préférait sa grand-mère quand elle était enfant. Enfin, dans ses huiles sur toile, Stéphane Zaech recourt à un style hyperréaliste avec des connotations surréalistes. On le voit, confrontés au thème grave du cancer du sein, les artistes présent-e-s à l’exposition réagissent de différentes manières et usent de médias variés. Aux visiteurs et visiteuses de juger quels travaux les interpellent le plus.

« Seins à dessein », 4e édition Lausanne, Espace Arlaud jusqu’au 8 novembre 2020

Lucie Kohler, « Mila »
Collettivo UP, « Leminiscate »
Charlotte Stuby, « Belle de nuit »