Le chant de l’étrave


Christiane Bonder | En Suisse (suite)

L’ambiance restera cependant cordiale durant notre cohabitation de quelques mois, d’autant plus que mes parents regagnent parfois la vallée de Joux le week-end.
Le temps passe et l’idée qui m’avait traversé l’esprit en admirant le Sahara a fait du chemin… Erik a acheté une 504 break d’occasion que nous allons équiper pour regagner Dakar en traversant le désert. J’ai fait les demandes de visas aux différents pays concernés mais aussi pris contact avec une école de Toulouse qui offre des cours par correspondance destinés aux enfants qui voyagent. Erik a gagné suffisamment pour que nous puissions rembourser mes parents, acheter et rendre ce que nous devons à Jean et, revenus au Sénégal, la 504 sera revendue de manière à pouvoir envisager la suite. Nous décidons alors de faire rapidement un voyage jusqu’au port de Sète où des amis vivent sur leur voilier. Au retour, en attente à un feu rouge, un gars tirant caravane oublie de freiner et nous emboutit par l’arrière. La 504 est trop abîmée et notre projet du Sahara s’évanouit. Nous regagnerons Dakar en avion… La vie sait parfois nous imposer un peu de sagesse… Peut-être nous a-t-elle évité un retour trop risqué?

Retour à Dakar
A peine sortis de l’avion que nos souffles sont coupés par la chaleur intense qui règne à Dakar. Dans le taxi qui nous emmène chez Jean, la magouille reprend ses droits. Erik fait comprendre au chauffeur qu’en toubabs aguerris, il est inutile de nous arnaquer. Pour toute réponse, ce dernier nous inonde de grands éclats de rire. Nous sommes d’office replongés dans le parfum local. Nous ramenons à Jean le matériel souhaité et dormons chez lui, fatigués du voyage. Les retrouvailles avec le bateau seront pour demain…
La baie de Hann est féerique ce matin, avec ses milliers de vaguelettes qui étincellent sous le soleil. Christer s’y balance doucement, amarré à son corps-mort. Souleymane œuvre déjà à «l’Amicale des Plaisanciers» et Luiz, le passeur, est à son poste sur le ponton. Quelques fatous font la lessive à la main, le dos courbé au-dessus de grands baquets dont la mousse déborde généreusement. Souvent, les navigateurs apportent ici leur linge à laver et permettent ainsi aux indigènes de gagner quelques francs CFA. Certains voiliers ont repris la mer, remplacés par d’autres. L’Etoile de Lizieux, gros bateau de pêche breton transformé en voilier, est aussi parti. Lors d’une tornade, il avait failli éventrer Christer…
Luiz nous emmène à bord avec sa barque. L’intérieur du bateau est dans un état de saleté tel que nous laissons nos bagages sur le pont et nous attelons de suite à trier ce qui doit être jeté, lavé, remplacé.
Jean nous a bien expliqué, hier soir, que le jeune Français voyageant en Afrique n’était resté qu’un mois à bord, malgré sa promesse d’y habiter jusqu’à notre retour en veillant sur Bricole. Serge ayant disparu, qui donc avait logé sur Christer ? Qui s’était occupé de notre petite chienne ? Mystère…
Des paquets de linge sale ont été jetés en vrac sur la couchette d’Olivier, les lampes à pétrole mal réglées ont tellement fumé que tout l’intérieur est noir de suie. Les WC, la cuisine, tout est crasseux. Plus de pétrole ni de bougies, les réserves de nourriture et les buffets sont vides. Dans les fonds, les réservoirs ne contiennent plus une goutte d’eau potable… De quoi galérer aujourd’hui même et nous occuper durant quelques jours…
Nous croisons le couple naviguant sur un voilier belge amarré près de Christer. Ce sont eux qui ont nourri Bricole. Nous les invitons à manger pour les remercier. Ils ont à bord, non pas un chat ou un chien, mais un canard… qui les suit comme… un chat ou un chien. Bricole est naturellement heureuse de nous retrouver, mais elle nous boude un peu. Elle ne peut imaginer notre mauvaise conscience suite à cet abandon non programmé.
Nous reprenons nos petits circuits chez le bana-bana de Hann qui fournit du pétrole et du gaz, vend du café et quelques babioles, deux sucres, trois cigarettes si le client le désire. Nous réglons aussi nos mensualités pour le mouillage de Christer et retrouvons la petite école sur la plage où Noirs et Blancs font un doux mélange sous l’œil affable de Mme Badiane. Pour ce qui est de l’alimentation, nous allons au supermarché de Dakar fréquenté en majorité par les Blancs. Et dans le programme à venir, il nous faudra songer à trouver du travail avant que la caisse de bord n’ait à nouveau piteuse mine.