Le chant de l’étrave

Christiane Bonder | Episode 13

Retour en Suisse (Sénégal – Mali – Haute-Volta en train, à pied et en taxi-brousse) (suite)

Le train quitte Dakar avec deux heures de retard. Je prévois des torticolis et des courbatures bien avant que l’on n’atteigne Bamako. Les fenêtres n’ont plus de vitres et les courants ensablés nous fouettent le visage. Les rails sont dans un état de délabrement tel que certaines secousses en deviennent inquiétantes. En face de nous, un Noir lit «Le Soleil» derrière ses lunettes opaques sans se soucier de rien et je me dis que tout doit être normal… Le train fait deux fois par semaine le trajet Dakar-Bamako au Mali comptant 152 arrêts. A chacun d’eux, les indigènes vendent de quoi se ravitailler sur de grands plateaux ronds en équilibre sur la tête: cacahuètes grillées, poulet rôti, pain, eau, bibelots et tout un artisanat local. Appuyées sur le rebord des fenêtres, les femmes bavardent avec la population du lieu comme si tout le monde faisait partie de la famille. Celles qui voyagent en train échangent de petits cubes de bouillon Maggi contre de la nourriture. Ces cubes s’arrachent à chaque arrêt comme s’ils valaient de l’or. De bruyants éclats de rires mettent fin à leur caquetage lorsque le train s’ébranle à nouveau à grands coups de hoquets… Le paysage défile lentement à travers celui que l’on nomme «L’Express Dakar-Bamako»: champs de mil, de bissap, de grands fromagers, des baobabs, et la brousse, encore la brousse sur des kilomètres. Le premier soir, lorsque tombe la nuit, nous nous apercevons que le train n’a pas de lumière…
Le lendemain à 22 heures, le Dakar-Bamako fait halte à Tambacounda. C’est ici que nous devons retrouver Bab, engagé pour l’agrandissement de l’hôtel Asta Kébé, lieu prisé des chasseurs de phacochères et de rhinocéros. Dans la nuit lourde où l’on devine, au loin, les cris étranges des bêtes sauvages, des échoppes éclairées d’une lampe à huile proposent du café trop clair et trop sucré. Nous trouvons sans peine un taxi qui nous emmène à l’hôtel. Bab et Néné, une amie, sont assis près de la piscine. Nos retrouvailles se prolongent tard dans la nuit, accompagnées de thé de kinkéliba et du vol des grandes chauves-souris qui nous frôlent. Puis Jalyl, un employé de l’hôtel, nous invite à dormir dans sa propre maison. Trois jours d’une vie de rêve nous attendent, logés comme des rois, prenant le repas de midi au restaurant Néné Diallo, celui du soir nous étant offert par Bab sur son compte à l’hôtel. La journée, sous une chaleur écrasante qui rend les buffles apathiques, la piscine et ses abords sont les bienvenus. Les femmes rient de grand cœur en voyant Olivier et ses boucles blondes crêpées, l’exacte réplique de leurs propres enfants, mais en version claire. Lors de la visite des nouveaux locaux de l’hôtel, Olivier laisse la marque de ses sandales en plastique dans le ciment frais…
Le troisième soir, Bab nous raccompagne à la gare de Tambacounda. Nos gorges sont nouées,  émus tous les quatre par la longue séparation que nous pressentons.
– A bientôt, Bab… dans un coin de ce monde… on dit souvent qu’il est petit, espérons-le !…

Le train prévu à 22 heures fait entendre ses sifflements à 1 heure du matin… Commence alors la bagarre. Les portes sont fermées de l’intérieur, ce qui nous oblige, Olivier et bagages dans les bras, à grimper sur les tampons entre les wagons. A peine entrés dans le compartiment que des mains nous palpent de partout, mains expertes chercheuses de montres et de bijoux. Occupée à retenir nos sacs, je donne de sérieux coups de coudes. Les indigènes dorment, allongés sur les banquettes en bois ou sur des matelas-mousse déroulés au milieu du passage. Lorsque le train s’ébranle, nous devons rester debout. Erik, qui estime que nous avons aussi payé notre place, s’applique à réveiller un Maure qui occupe à lui seul une banquette. L’homme est-il sourd ou ne veut-il rien entendre ? Erik se fâche et lui pince les fesses afin qu’il adopte la position assise. Le ton monte, Olivier pleure, je suis inquiète… Erik parvient finalement à s’asseoir, Olivier sur les genoux. Un strapontin placé sur le côté soutient de justesse mon postérieur, un caisson métallique dans le dos. S’il faut voyager ainsi jusqu’à Bamako… Le lendemain matin, nous constatons que le Maure est en fait une Mauresque… Sa voix rauque nous a induits en erreur. Suivent des éclats de rires à travers tout le wagon face à notre méprise, la Mauresque comprise. Erik me dit à l’oreille que ses fesses étaient effectivement un peu trop douces et molles pour être celles d’un homme…