Le chant de l’entrave, suite du récit

Christiane Bonder | Episode 1

Rencontre Christiane-Erik
Lorsque nous nous rencontrons en 1968, Erik est âgé de 23 ans et je viens de fêter mes 20 ans. Nous effectuons tous deux un stage dans un grand magasin de Lausanne (Manor aujourd’hui), Erik pour connaître la Suisse romande et, pour ma part, je complète ma formation en décoration horlogère avant d’obtenir mon CFC. Entre nous, pas de vrai coup de foudre, mais une entente spontanée qu’Erik apprécie d’autant plus qu’il vient de débarquer de son Danemark natal et ne parle pas un mot de français. Pour me remercier, il m’invite un soir

au restaurant, un autre au cinéma… Nous nous apercevons que les voyages lointains nous attirent, que nous avons plusieurs affinités, mais j’ai déjà le projet de partir dans un kibboutz en Israël. Quelques sentiments naissent cependant entre nous et Erik me demande de faire un choix entre Israël ou construire un voilier avec lequel nous pourrions sillonner les mers… Après avoir admiré les maquettes de bateaux qui voguent déjà, toutes voiles au vent sur les meubles de sa chambre d’hôtel, je choisis de sillonner les mers en sa compagnie…

Trouver l’endroit
Après nos stages respectifs, nous réfléchissons à notre prochaine construction: où, en quelle matière, quelle forme pour cette future embarcation ? Nous entamons une grande boucle qui nous amènera dans le Jura bernois, au Danemark, puis un retour sur la Suisse allemande pour nous retrouver à Lausanne chez Manor…
En 1970, nous entendons parler d’un certain Michel Mermod, navigateur suisse, qui donne une conférence à Genève sur la construction des coques en ferro-ciment. Nous sommes emballés par cette technique qui ne demande pratiquement pas d’entretien. Tout s’enchaîne alors très vite. Nous visitons divers terrains, puis une ferme à Servion dont les dimensions de la grange correspondent à notre projet. Le propriétaire nous fait confiance et nous autorise à démolir la façade lorsque nous devrons en extraire le bateau. Cet homme à l’esprit ouvert porte le pseudonyme de «Barnabé». Conscients que nos salaires de décorateurs ne suffiront jamais à financer notre construction (achats de matériaux, moteur 60 CV, voiles, accastillage, etc.) nous nous marions afin qu’Erik puisse travailler à son compte. Nous quittons notre travail et nous nous installons dans la ferme de Servion.

A notre compte
Les débuts ne sont pas faciles, nous prospectons pour trouver des clients et acceptons tous les petits boulots, allons servir les repas lorsqu’il y a fête chez Barnabé. La chance nous sourit peu à peu: travaux de graphisme, vitrines de marques, création d’emballages, agencements d’intérieurs
dont deux magasins d’optique, un magasin de vêtements pour enfants à Verbier et «Le Boccalino» à Lausanne en 1976-77 qui sera un succès et nous permettra de payer les voiles et le moteur. De 1970 à 1977, nous travaillons sans relâche pour des travaux qui nous permettent de vivre et de financer notre projet, tout en avançant pendant les périodes creuses sur la construction qui peu à peu prend forme. Michel Mermod fera un passage à Servion pour apprécier notre travail, puis au Bouveret, notre port d’attache, où ses conseils seront appréciés.

Parti de Lima en 1961, Michel Mermod sera le premier navigateur
suisse à accomplir le tour du monde en solitaire à bord de son voilier
« Le Genève ». Loin de l’idée des courses et des records, cet homme qui
sait prendre son temps et comprendre les gens a écrit quelques récits
passionnants, parmi lesquels: « Des océans pour voir des hommes »,
Ed. Robert Laffont, et « Le monde au creux de la vague », Ed. Mondo.