La petite histoire des mots – Historiciser

illustration © Arvid

Georges Pop  |  La réédition, la semaine dernière en France, de « Mein Kampf », le brûlot belliciste et antisémitique d’Adolf Hitler, a passablement défrayé la chronique. Le texte de l’ancien dictateur nazi, accompagné de nombreuses annotations critiques, fruit de cinq ans de travail, n’a pas été publié sous son titre original, mais sous celui de « Historiciser le mal, une édition critique de Mein Kampf ».

Le verbe « historiciser » est d’un usage très rare, en dehors des cercles académiques, où il est employé surtout depuis le début du XXe siècle. Il signifie « traiter avec des méthodes relevant de la recherche historique », « inscrire un phénomène, une analyse dans un contexte historique » ou encore « étudier dans le contexte temporel ». Le substantif « historicité », quant à lui, duquel dérive apparemment ce verbe, désigne, notamment, le caractère de ce qui est établi comme étant historique.

Qui a introduit ce mot dans le langue française ? Il serait hasardeux d’apporter une réponse définitive à cette question. Une chose est cependant avérée : ce terme est apparu dès 1866 dans le journal intime de l’écrivain et philosophe genevois Henri-Frédéric Amiel, quelque peu oublié de nos jours. Ce monumental journal intime, de dix-sept mille pages, ne fut découvert qu’après la mort d’Amiel, en 1881. Sa valeur littéraire et sa portée philosophique valurent à son auteur une certaine notoriété post-mortem. L’intégralité de cette œuvre a d’ailleurs été publiée aux éditions L’Âge d’Homme, dans un passé récent.

Nul besoin d’être grand clerc pour remarquer que le terme « historicité » est un des nombreux dérivés du mot « histoire » qui nous vient du latin « historia ». Les Romains ont emprunté ce terme au grec « historia » qui, à sa source, signifiait « enquête ». Il a pour origine le titre du livre d’Hérodote, « Historiai » (Les Enquêtes) qui est un récit des guerres médiques qui opposèrent, au Ve siècle av. J-C, certaines cités grecques, Athènes et Sparte, notamment, à l’Empire perse. Dans son ouvrage, Hérodote ne se contente pas d’un récit unilatéral, mais expose les causes du conflit et s’intéresse aussi au point de vue, ainsi qu’aux us et coutumes, de tous les belligérants. C’est pourquoi « Historiai » est considéré comme le premier « vrai » livre d’histoire, et son auteur comme le père de l’histoire moderne. Il serait trop long d’énumérer ici tous les sens qu’a pris aujourd’hui le mot « histoire » qui fut introduit, dans notre langue, sous la forme « istorie », dès le XIIe siècle, pour désigner le récit des événements de la vie de quelqu’un. Le mot « histoire » peut tout autant définir la science qui étudie le passé de l’humanité, un récit imaginaire, ou même une aventure amoureuse.

Pour en revenir à « Mein Kampf » (Mon Combat), il est indiscutable que ce livre, tout abject et raciste qu’il soit, fait partie de notre histoire. Il convenait donc de l’« historiciser » pour les générations futures. L’avocat Arno Klarsfeld a déclaré : « C’est un livre qui a bouleversé le XXe siècle. Il est normal qu’il soit republié pour comprendre les racines du mal. Le lecteur n’est jamais laissé main dans la main avec Hitler. Il y a toujours des notes qui opèrent comme bouclier protecteur, à côté du texte ».

Pour mémoire, on estime à douze millions le nombre d’exemplaires de son livre vendus, avant-guerre, par Hitler. Ce succès lui aurait permis, avec les droits d’auteur, d’acheter sa résidence secondaire. Ces revenus lui permirent aussi de renoncer à son traitement de chancelier à partir de 1933, ce qui contribua à légitimer sa prise de pouvoir.

Georges Pop