La petite histoire des mots

Espion

Georges Pop | L’affaire a été révélée la semaine dernière: des décennies durant, des espions américains de la CIA et allemands du BND ont épié les communications de dizaines d’Etats étrangers, grâce à une société de cryptage suisse qui est aujourd’hui sous enquête. 
L’espionnage est l’un des plus vieux métiers du monde: les textes anciens nous apprennent que les souverains de Mésopotamie et les pharaons d’Egypte employaient déjà des militaires chargés de s’infiltrer en territoire hostile pour évaluer les forces de l’ennemi, mener des opérations de sabotage ou corrompre des magistrats. Les premiers manuels d’espionnage pratiques furent quant à eux rédigés en Chine et en Inde. Le mot «espion» nous vient du francique, la langue des Francs, cette tribu germanique qui occupa la Gaule et donna son nom à la France. En francique, «spehôn» voulait dire «observer». Le mot a donné «espier» – épier en vieux français – d’où dérive «espion», terme apparu dès le XIIe siècle, dans le «Chevalier Cygne», un ouvrage narrant les aventures d’un chevalier légendaire. Le mot désignait alors un individu qui se mêle aux ennemis pour les épier. La presse ou la littérature utilise aussi parfois le mot «barbouze», indistinctement au féminin ou au masculin, pour nommer un espion. Le dictionnaire donne de ce mot la définition suivante: «agent secret (police, espionnage) spécialisé dans les coups de main.» A l’origine, au début du XXe siècle, «barbouze», en argot, désignait simplement une barbe. Le terme a été introduit dans le dictionnaire en 1961. Il tire sans doute son origine de la barbe postiche que portaient parfois les agents secrets. Dans certains polars, l’expression «la grande centrale barbouze» désigne d’ailleurs la police secrète. Le mot «Mouchard» est lui-aussi synonyme d’espion ou d’indicateur de police. Son origine est assez surprenante: sous le règne de François II, dans la France du XVIe siècle, un inquisiteur de la foi du nom de Mouchy utilisait des espions qui furent, par allusion à leur patron et à leurs méthodes intrusives, qualifiés de «mouches» puis de «mouchards». Notons encore qu’un espion peut être «officier traitant», membre attitré d’un service de renseignements, simple «agent» temporaire ou permanent, obéissant aux ordres du premier, «agent dormant», provisoirement inactif en attendant son heure, ou même «agent double», travaillant pour un second service de renseignements, généralement, adversaire du premier. Le mot «agent», de son côté, nous vient tout simplement du verbe latin «ago» qui veut dire «agir». 
On remarquera en guise conclusion que l’espion le plus célèbre du monde, l’agent 007, alias James Bond, n’est qu’un personnage fictif, créé en 1953 par l’écrivain et ancien agent britannique Ian Fleming, dans le roman Casino Royale, alors que l’espionne la plus illustre a, elle, bel et bien existé: Margaretha Geertruida Zelle, connue sous le nom de Mata Hari, a été fusillée par les Français le 15 octobre 1917 à Vincennes, accusée d’espionnage au profit de l’Allemagne, peut-être à tort. Selon des témoins, alors que les soldats la mettaient en joue, Mata Hari se serait écrié: «Quelle étrange coutume des Français que d’exécuter les gens à l’aube!». Plusieurs livres, pièces de théâtre et films ont été consacrés à cette danseuse exotique devenue espionne. Elle est entrée dans la légende.