La petite histoire des mots

Eolienne

Georges Pop  |  La dispute sur l’érection de quelques éoliennes sur les mamelons jurassiens entre le Chasseron, dans le canton de Vaud, et le Creux-du-Van, dans celui de Neuchâtel, a rebondi de plus belle la semaine dernière. Plusieurs associations de défense de la nature ont lancé une pétition avec le renfort de l’ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement Philippe Roch, du chanteur Michel Buhler et du conseiller national Michaël Buffat (UDC/VD) pour barrer la route aux « monstres de ferrailles », notamment pour des raisons esthétiques. Les partisans du projet ont aussitôt riposté. Pour ne citer qu’elle, la fougueuse vert’libérale vaudoise Isabelle Chevalley a, en substance, raillé une coalition contre-nature qui, selon elle, sème des contrevérités et stimule sans vergogne les nucléaires indigène et français sans lesquels nos ampoules et nos cuisinières seraient souvent privées de jus. Les choses en sont là ! Dans la langue française, le mot éolienne est déjà identifié comme adjectif au 18e siècle. On parlait alors de harpes éoliennes pour désigner ces élégants instruments de musique de plein air qui produisent des sonorités gracieuses mais aléatoires au gré du souffle des vents. Le mot devient nom commun pour la première fois en 1885 à l’initiative d’Ernest Sylvain Bollée. Ce Français, fondeur de cloches itinérant, inventa une éolienne qui porte son nom pour le pompage de l’eau dans les nappes phréatiques. L’éolienne Bollée fut produite en France de 1872 à 1933 à plus de 350 exemplaires. Une petite centaine est encore en activité, répartie sur l’ensemble de l’Hexagone, et ne semble guère, compte-tenu de sa taille relativement modeste, offenser les pupilles des riverains. La première éolienne appelée à produire de l’électricité ne date, elle, pas d’hier. On la doit à Charles Francis Bush, un inventeur américain aux allures de paisible bourgeois moustachu. Durant l’hiver 1887-88, le bonhomme érigea dans un coin de sa propriété une titanesque armature supportant un rotor de 17 mètres de diamètre munis de 144 pales façonnées en bois de cèdre. Malgré sa taille cyclopéenne, le colossal bidule ne fournissait que 12 petits kW destinés à un usage strictement domestique. Il n’en reste pas moins que cette monstrueuse éolienne privée fonctionna sans accroc pendant 20 ans et en inspira de nombreuses autres, beaucoup plus performantes. Le mot éolienne est officiellement entré dans le Larousse en 1907. Il est évidemment inspiré de nom, d’Eole, le maître des vents de la mythologie grecque dont la qualité est évoquée pour la première fois dans l’Odyssée d’Homère, épopée composée sans doute vers la fin du 8e siècle av. J.-C. Selon le poète, lors de sa rencontre avec Eole, Ulysse s’est vu remettre un sac dans lequel le souverain des brises et des bourrasques avait emprisonné avec bienveillance tous les vents contraires. Mais l’équipage du roi d’Ithaque s’en empara et l’ouvrit inconsidérément, chassant, pour son malheur, son navire loin de sa destination. En observant les tempêtes que soulèvent aujourd’hui chez nous les projets éoliens, on peut  raisonnablement en déduire que le sac d’Eole n’a toujours pas été refermé…