La petite histoire des mots
Sorcière

Comme chaque année, ce samedi, les sorcières vont sortir de leur placard à balais pour sillonner nos villes et nos villages et sonner à notre porte dans leur quête annuelle de friandises. Lors des fêtes d’Halloween, le déguisement de sorcière figure parmi les plus populaires chez les enfants. Il se compose généralement d’un chapeau pointu, d’une cape noire et d’un balai, et partage le haut du classement avec d’autres grands classiques de l’épouvante comme les vampires, les fantômes, les squelettes et les zombies.
« Sorcière » est un dérivé du latin ecclésiastique « sortiarius » qui, vers le IVe siècle de notre ère, désignait un devin. Ces personnages du Bas-Empire romain, dont les pratiques étaient réprouvées par le christianisme naissant, étaient sollicités par le petit peuple pour prédire l’avenir, retrouver des objets perdus ou dialoguer avec l’âme des défunts. Ils préparaient des charmes, vendaient des amulettes et des philtres pour conjurer le mauvais sort.
Le mot « sorcière » est attesté en français dès le XIIe siècle sous la graphie de l’époque, « sorchiere », pour désigner une femme qui pratiquait la divination, une diseuse de sorts ou une rebouteuse. Curieusement, le masculin de « sorcière » n’existait pas encore, le substantif « sorcier » n’apparaissant qu’un siècle plus tard.
En ce temps-là, ce terme n’était pas encore associé aux clichés sataniques ou maléfiques qui ne se développèrent qu’à la fin du Moyen-Âge et au seuil de la Renaissance. Dans les campagnes et à la périphérie des bourgs, la magie faisait partie du quotidien et il était assez normal de faire appel à des guérisseuses dont les pratiques étaient tolérées, l’Eglise les considérant comme de simples superstitions.
Tout changea au milieu du XVe siècle, lorsque fut théorisée l’idée que les sorcières ne faisaient pas de la simple magie, mais qu’elles concluaient des pactes secrets avec le Diable. En 1484, le pape, Innocent VIII, publia une bulle qui assimilait la sorcellerie à une hérésie démoniaque, ouvrant la voie à des persécutions d’une rare cruauté. C’est ainsi que la magie populaire devint un crime contre la foi et que le mot « sorcière » prit une connotation diabolique, entrainant la mise à mort de milliers de femmes, le plus souvent brûlées vives ou étranglées. La dernière à être exécutée pour sorcellerie en Suisse s’appelait Anna Göldi. Elle fut décapitée le 13 juin 1782 dans le canton de Glaris. Elle a été réhabilitée en 2008.
Le mot « sorcière » nous a donné plusieurs expressions : une « chasse aux sorcières » définit une persécution injuste (Donald Trump prétend souvent en être victime) ; une « vieille sorcière » désigne péjorativement une femme jugée malveillante et acariâtre ; « Ce n’est pas sorcier » veut dire que quelque chose est simple, facile à comprendre ou à faire (comme – paraît-il – monter un meuble acheté en pièces détachées dans une grande enseigne suédoise).
Terminons par cette jolie citation tirée de l’œuvre L’Eau des collines, de Marcel Pagnol qui réunit ses deux romans – Jean de Florette (le premier tome) et Manon des sources (le deuxième tome) : « Quand une sorcière est belle, eh bien, ça s’appelle une fée ! »
Georges Pop


