La petite histoire des mots
Manchot

Emblème de l’animation suisse, où il fut produit, Pingu, le célèbre petit manchot en pâte à modeler, a fêté la semaine dernière son 40e anniversaire. Au cours des années 1990, cette série d’animation fut diffusée sur plus de 2200 chaînes de télévision à
travers le monde. Grâce à son
langage inventé, le « Penguinese », elle n’a pas eu besoin de doublage, facilitant sa diffusion en Europe, au Japon, en Australie, au Canada et aux Etats-Unis. Elle connaît aujourd’hui une seconde vie grâce aux réseaux sociaux, et s’apprête même à faire son grand retour sur les petits écrans.
Malgré son nom, Pingu est bien un manchot et non un pingouin. Le mot « manchot » désigne d’abord un individu privé d’un bras ou d’une main ou quelqu’un de particulièrement maladroit. Il apparaît dans notre langue au début du XVIe siècle, sous la forme « menchot », dérivé du français médiéval « manc » qui signifiait « estropié ». Ce terme était lui-même dérivé du latin « mancus » qui avait le même sens.
Le zoologiste français Mathurin Jacques Brisson fut le premier, en 1760, à introduire le terme « manchot » dans la nomenclature ornithologique pour désigner les grands oiseaux de l’hémisphère sud, incapable de voler, mais parfaitement adaptés à la nage et à la plongée. Il expliqua l’avoir choisi « à cause de la brièveté de leurs ailes ». Vingt ans plus tard, un autre naturaliste français, Georges-Louis Leclerc de Buffon, renforça l’usage de ce terme dans son
« Histoire naturelle des oiseaux ». Il l’utilisa pour différencier ces oiseaux
du Grand Pingouin de l’hémisphère nord qui lui pouvait voler.
La confusion entre « manchot » de l’Antarctique, incapable de voler, et « pingouin » de l’Arctique, pouvant voler, vient principalement de l’anglais « penguin » qui désigne le manchot. Elle est aussi le résultat de la ressemblance physique entre le manchot et le Grand Pingouin, une espèce disparue au milieu du XIXe siècle sous les coups des chasseurs, contrairement au Petit Pingouin qui lui est toujours présent dans l’hémisphère nord.
L’origine du mot « pingouin » est toujours débattue. Il pourrait s’agir d’un emprunt au néerlandais « pinguïn », lui-même dérivé peut-être du latin « pinguis » (gras), en raison de l’aspect dodu de ces oiseaux.
Mais une autre hypothèse, moins alambiquée, suggère une origine celtique, par dérivation du breton « penn gwenn » ou du gallois « pen gwyn », signifiant « tête blanche ». Bien que le Grand Pingouin, connu des navigateurs qui fréquentaient les mers boréales avant sa disparition, eût une tête noire, il possédait une grande tache blanche devant l’œil.
L’expression « donner un violon à un manchot » signifie fournir quelque chose à une personne dont elle sera incapable de se servir. L’expression « C’est un drôle de pingouin » désigne, quant à elle, une personne bizarre, un individu suspect ou peu recommandable. Il n’y a pas si longtemps, on traitait aussi de « pingouin » les hommes qui portaient un habit de soirée, avec une veste queue-de-pie. Le terme « queue-de-pie » est apparu en raison de la forme fendue des basques (la partie du vêtement en dessous de la taille) qui rappelle la queue non pas d’un pingouin mais d’une pie et de sa couleur d’un noir profond.


