La petite histoire des mots

Orthographe

Georges Pop | A partir de 2023, les élèves de Suisse romande auront, dans leur apprentissage du français écrit, quatorze nouvelles règles à assimiler. Afin de faciliter leur travail, certains accents vont être supprimés, tout comme la double consonne qui précède un « e » muet. Exemple : « je grelotte » deviendra « je grelote ». L’ancienne orthographe ne sera pas bannie pour autant ! Comme ce fut le cas en France, où une partie de cette réforme a été introduite il y a cinq ans, la polémique est vive entre partisans d’une « langue vivante » et ceux qui voient dans cette réforme une capitulation face à la complexité d’une langue riche et belle, ainsi qu’une rupture avec un passé, notamment étymologique, qui révèle les sources de notre culture. Sans vouloir entrer de plain-pied dans la controverse, ce qui est difficilement évitable, peut-être faut-il rappeler ici que le français – comme les autres langues – a de tout temps été en mutation. Prenez le terme « orthographe » qui est au centre de cette dispute ! Il nous vient du grec « orthographia » qui signifie « écriture juste ». Ce mot grec est lui-même issu de « orthographos » qui veut dire « bon scribe », en associant les mots « ortho » (droit, juste) et « gráphos » (celui qui écrit). Emprunté au grec par le latin, « orthographia » devint « ortografie », puis « ortografe » en vieux français du XIIIe siècle, avant de prendre sa forme actuelle, vers le XVIe siècle. Tiens, à propos ! En ce temps-là, les lettres k, j, v et w étaient exclues de l’écriture française, tout comme les accents et le tréma. La cédille du ç a été « piquée » à l’espagnol en 1529, par un imprimeur qui a fait école. Le mot « façon », par exemple, s’écrivait « faczon » ou « faceon ». A partir de 1740, lorsque les philosophes entrèrent à l’Académie française, créée en 1635, plus du quart du vocabulaire fut modifié, notamment par la suppression de lettres inutiles (« authorité » devint « autorité »), et l’abolition des consonnes muettes (« debvoir » devint « devoir »). Mais, avec le recul, on note quelques « oublis », comme dans « sculpteur », ou dans « baptême ». A la même époque, Voltaire fit adopter l’orthographe « ai » à la place de « oi » (« français » remplaça françois et « je ferai » supplanta « je feroi »). Ce n’est qu’en 1762 que l’Académie sépara le i du j et le u du v. Jusque-là, ces lettres étaient utilisées sans distinction. Seule leur place dans un mot indiquait leur prononciation. Ce ne sont là que quelques exemples, parmi d’indénombrables autres, qui, du Moyen-Âge à nos jours, illustrent les transformations constantes de notre langue et de son orthographe. La petite réforme annoncée pour 2023 ne fait manifestement pas l’unanimité. C’est normal ! Comment ne pas défendre, ce que l’on a appris, collectivement, avec assiduité et patience ? Comment ne pas y être attaché ? L’histoire de la langue, et celle des règles de son écriture, nous montrent cependant qu’elles finissent toujours par échapper aux enceintes, même lorsqu’elles sont érigées par amour pour elles. Pour conclure, comme souvent, sur une note souriante, penchons-nous sur cette citation de l’écrivain et journaliste Alain Schifres, dont l’érudition et l’écriture sont au-dessus de tout soupçon : « L’orthographe est le cricket des Français. Le cricket et l’orthographe ont en commun d’être incompréhensible aux étrangers, sans parler des indigènes ».