La petite histoire des mots

Santon

Georges Pop | Le Pape François était en visite, au début de ce mois de décembre, à Greccio, le village du centre de l’Italie où, pour la première fois, en décembre 1223, saint François d’Assises organisa la première crèche vivante de la Nativité, pour détourner les fidèles d’un pèlerinage trop risqué en Terre Sainte. Le souverain pontife en a profité pour signer une lettre apostolique, intitulée « Admirabile signum », sur la tradition de la crèche de Noël qui, selon lui « suscite toujours étonnement et émerveillement ». Par ce message, le Pape argentin a souhaité soutenir publiquement cette tradition familiale, chère à de nombreux chrétiens, mais parfois mise à mal par les tenants d’une laïcité intransigeante. La coutume domestique de la crèche de Noël, où enfants et adultes aiment à disposer délicatement des petites figurines de la Nativité, appelées « santons », nous vient de France, et notamment de Provence. Le nom de ces petites statuettes est d’ailleurs issu du provençal « santoun » qui signifie « petit saint », terme dérivé du latin « sanctus » qui veut dire sacré ou divin. L’histoire des santons, tels que nous les connaissons de nos jours, est relativement récente. Jusqu’à la Révolution française, seules les églises avaient le privilège, à l’occasion de Noël, d’exposer des crèches pour présenter aux fidèles la naissance de Jésus. Mais pendant la révolution, les églises devinrent propriétés de l’Etat français puis finirent par être fermées. C’est alors que les croyants les plus pieux, commencèrent, dans le plus grand secret, à monter, en modèle réduit, des crèches à la maison. Pour les décorer, les catholiques de Provence se mirent à façonner de tout petits personnages de la Nativité, des « petits saints », qu’ils pouvaient aisément dissimuler, la transgression de l’interdit pouvant leur valoir l’échafaud. Au début, ces modestes « santons » étaient confectionnés avec de la mie de pain ou du papier mâché. C’est un sculpteur de Marseille, Jean-Louis Lagnel, qui eut l’idée, le premier, de les façonner en argile rouge. Selon la chronique du temps, en 1798, alors qu’il se promenait sous la pluie, sur des chemins de campagne, dans la région d’Aubagne, voyant qu’il ne pouvait pas se débarrasser de la terre qui collait à ses chaussures, il les nettoya avec ses mains et constata que cette terre se travaillait très bien. Il eut alors l’idée d’en faire des santons qu’il vendit aussitôt. Les premiers santons de sa crèche représentaient Marie, Joseph et les Rois Mages. Mais son imagination aidant, il sculpta d’autres figurines montrant ses voisins dans l’exercice de leurs métiers. Jean-Louis Lagnel est aujourd’hui considéré comme « le père » des santons de Provence. Son œuvre a inspiré des générations d’artisans santonniers. La traditions de la crèche domestique, ornées de santons, a fini par se répandre dans toutes les familles catholiques. De nos jours, même des familles protestantes ou orthodoxes ne se privent pas du plaisir de monter une crèche sous leur sapin décoré. Pour conclure sur un sourire, il est piquant de noter qu’en jargon marseillais, un « santon » est un personnage exaspérant de flegme, apathique et incapable de bouger, par opposition à un « Tron de l’air », individu vif et énergique ou un « jobastre », espèce de « fada » qui prend des risques inconsidérés.