La petite histoire des mots

Cluster

Georges Pop | « Cluster » ! Voilà un mot qui n’appartient pas à la langue française mais qui, pourtant, s’est imposé dans tous les médias et dans le langage médical, dès le début de la crise sanitaire actuelle. Le mot « cluster », emprunté à l’anglais, a des sens différents selon le domaine de spécialité dans lequel il est employé. Dans le domaine de l’épidémiologie, il désigne un foyer épidémique, c’est-à-dire une zone, une ville ou une région où plusieurs cas ont été recensés et d’où la maladie peut, éventuellement, se répandre. Dans le domaine numérique, «cluster» peut désigner un ensemble de machines informatiques ou l’unité de stockage d’un système de fichiers numériques. Le mot peut encore définir un ensemble de laboratoires travaillant dans le même secteur de recherche ou même, en musique, le bruit que génère un clavier lorsqu’on y pose la main, le poing ou le coude, sans chercher à en tirer une mélodie. En anglais, le sens actuel de ce terme évoque généralement une grappe, un rassemblement ou un amas. Le terme est issu de l’ancienne racine proto-germanique « klas » ou « klus » qui suggère une agglutination d’éléments qui se rassemblent pour former un tout; d’où le sens de grappe, par exemple de raisin, que l’on retrouve également dans le suédois « kluster ». Certains linguistes estiment que cette racine germanique pourrait avoir été influencée par le latin « claustrum » qui définit un assemblage fermé, une enceinte, une clôture, voire un verrou. « Claustrum » est quant à lui un dérivé de « claudo » qui veut dire « fermer ». « Claustrum » nous a donné en français toute une famille de mots tels que claustrer, cloîtrer, claustration, cloître, clôture et d’autres encore qui évoquent l’enfermement. Comment ne pas songer, dès lors, à la claustration imposée par le virus, en temps de quarantaine ou de confinement. Notons au passage que « confinement » nous vient quant à lui du latin « confinis », qui désigne ce qui est, contigu ou voisin; terme composé de « cum » qui veut dire « avec » et de « finis » qui désigne une limite ou une frontière. Pour en revenir à « cluster », l’usage intempestif de cet anglicisme, dans le contexte de la pandémie, donne manifestement des boutons à l’Académie française: elle recommande vivement à tous ceux qui sont allergiques au franglais l’usage de « foyer de contamination » ou « foyer de contagion ». Il est, cependant, peu probable qu’elle soit entendue. D’abord parce que ce terme a été quasi-unanimement adopté par la communauté scientifique, notamment par les épidémiologistes qui font une distinction entre un « cluster » et un « foyer épidémiologique » dans la classification des dangers liés au virus. Ensuite, parce que la quasi-totalité des locuteurs de la langue française, exception faite de quelques puristes amoureux du « beau » français, se fiche des injonctions comme de l’an quarante. Pour preuve : l’Académie a beau eu dire que le terme « Covid » était au féminin, pour des raisons grammaticales tout à fait pertinentes, à part quelques scientifiques et une poignée d’érudits, tout le monde continue à l’utiliser au masculin. Soit ! Après tout, la majorité a toujours raison, même si la raison, elle, n’a que rarement la majorité…