La collection de gravures du Professeur Pierre Decker

Au Musée Jenisch, à Vevey, jusqu’au 30 mai

Portrait de Pierre Decker dans son bureau en tenue de chirurgien,
octobre 1947

Pierre Jeanneret | Le Professeur Pierre Decker (1891-1967) fut un éminent chirurgien. Chef du service de chirurgie à l’Hôpital cantonal de Lausanne et doyen de la Faculté de médecine, il a formé des générations d’étudiants. Ce n’est sans doute pas un hasard si ce spécialiste du bistouri s’est passionné pour l’œuvre de deux prestigieux graveurs au burin, Albrecht Dürer (1471-1528) et Rembrandt Harmensz van Rijn (1606-1669). Tant l’art du chirurgien que celui du graveur requièrent une extrême précision du geste. En fait, Pierre Decker n’acquit leurs chefs-d’oeuvre que tardivement, dès 1946, et cela sous l’influence de son ami le pasteur William Cuendet (1886-1958), lui aussi grand collectionneur. A la mort de Decker, le fonds fut légué à la Faculté de médecine, puis rejoignit le Cabinet cantonal des estampes au Musée Jenisch à Vevey en 1989. La collection, présentée ici en son entier, ne comporte que 51 pièces. Mais toutes sont exceptionnelles. Le collectionneur était très exigeant sur la qualité des tirages. Il faut savoir aussi que le prix de l’un d’entre eux équivalait au salaire annuel d’un chef de clinique, et les moyens du professeur Decker n’étaient pas illimités ! Ce médecin était aussi un humaniste. Et sa collection fut pour lui, qui était cerné par la maladie et la mort, et qui vivait dans le lourd contexte de l’immédiat après-guerre, « un monde dans lequel on peut se réfugier quand on est fatigué de celui qui nous entoure maintenant. » C’est donc à une rencontre émouvante entre un médecin et deux artistes que nous convie l’exposition du Musée Jenisch. Albrecht Dürer avait été un innovateur dans l’art du burin, comme Pierre Decker le fut en chirurgie. Du graveur allemand, on admirera particulièrement Le Chevalier, la Mort et le Diable et Saint Jérôme dans sa cellule, où l’artiste joue avec une époustouflante maestria des ombres et de la lumière qui, de la gauche, vient éclairer l’anachorète. On remarquera aussi la précision des descriptions anatomiques des chevaux et l’intérêt de Dürer pour l’architecture. Quant aux Vierges à l’Enfant, elles bénéficient du superbe drapé de leurs vêtements. Rembrandt van Rijn, lui, héritait déjà d’une tradition établie dans l’art du burin. Ce que Pierre Decker aimait chez lui, c’est la dimension dramatique, accentuée par ses fameux clairs-obscurs. Ainsi dans Jésus-Christ chassant les marchands du Temple, avec son abondance de personnages et leur mouvement parfaitement rendu. Autre œuvre majeure du maître hollandais, Les Trois Croix, où la lumière descendant du ciel éclaire le Christ, alors que les deux brigands crucifiés à ses côtés, ainsi que les témoins du drame, restent dans la pénombre. Si Pierre Decker a favorisé l’achat de gravures à thèmes religieux, les œuvres profanes ne sont point absentes de la collection. Par exemple l’admirable portrait de Clement de Jonghe, où transparaît la psychologie du personnage, comme c’est aussi le cas dans les huiles de Rembrandt. Vivant proche du quartier juif d’Amsterdam et en lien d’amitié avec certains de ses habitants, le maître les a aussi représentés devant leur synagogue, dans cette ville où régnait la tolérance religieuse. L’exposition veveysanne offre donc une belle occasion de voir un ensemble de chefs-d’œuvre de la gravure allemande et
hollandaise.

« Dürer et Rembrandt. La collection Pierre Decker » Musée Jenisch, Vevey, jusqu’au 30 mai. Signalons que, dans le même musée, la superbe exposition consacrée à Marguerite Burnat-Provins (dont nous avons déjà rendu compte) est elle aussi prolongée jusqu’au 11 avril

« Le grand cheval », Dürer
« Le chevalier la mort et le diable », Dürer
« Clement de Jonghe », Rembrandt
« Saint-Antoine devant la ville », Dürer
« La petite tombe », Rembrandt