« Just kids » de Christophe Blanc

Triptyque sur le deuil

Just kids est l’histoire d’un deuil, tant celui d’un père que celui du paradis perdu de l’enfance. Christophe Blanc propose d’illustrer la perte par un triptyque, de raconter son histoire en trois frères et sœurs vivant leur situation chacun à leur manière.

Paradis perdu

Des trois orphelins livrés à eux-mêmes après la mort de Stéphane, le film se concentre d’abord sur le plus jeune: Mathys, âgé de dix ans au moment du drame. La violence du deuil est incarnée en premier lieu par sa colère, qui se matérialise en une crise violente. Des plans sur son visage le montrent ensuite alors que la voix hors champ de la juge précise les faits. La place laissée à ses émotions par ce cadrage fait écho à celle laissée dans le récit à ce personnage qui perd l’innocence de son enfance en même temps que son père. A ce titre, une émouvante scène le dépeint hurlant « C’était super ! » alors qu’il s’amuse sur une moto. Mais la phrase qui accompagnait sa joie à la seconde précédente accompagne rapidement les grosses larmes qui coulent sur ses joues. « C’était super », et l’imparfait vient souligner l’aspect révolu d’une enfance joyeuse et innocente. Cependant, la caméra se tourne petit à petit sur celui qui devient son tuteur légal : son frère Jack, qui peine à fournir le cadre nécessaire au développement de son frère.

La ligne d’horizon

Kacey Mottet Klein incarne pour la première fois un personnage qui n’est ni « fils de » ni « petit fils de ». Si l’acteur performe avec brio cette émancipation, on ne peut pas dire la même chose de son personnage Jack qui peine à trouver sa voie vers un quelconque avenir, trop enfoui dans le passé ou dans ce qu’il en reste. Quand il n’est pas dans le passé, Jack semble pris par une contemplation de l’avenir qu’il voit défiler sous ses yeux sans pouvoir s’y projeter. Alors que son oncle, tourné vers lui, lui explique l’importance de son nouveau rôle de tuteur, Jack semble hypnotisé par le passage des véhicules filant à toute allure vers l’horizon. Visuellement, la séquence met en scène l’impossibilité de dialogue entre les deux personnages puisque Jack tourne le dos à son oncle pour contempler la route. Mais le son des voitures accompagne la démarche de l’image puisqu’il rend les propos de l’oncle inaudibles. Tant de procédés cinématographiques majestueusement maîtrisés pour représenter le brouhaha qui règne autour de l’aîné.

Sans larmes

Trois enfants comme trois dispositions différentes dans le temps. Mathys se tourne en effet rapidement vers l’avenir, Jack vers le passé, et leur soeur disparaît dans un présent qu’elle se construit pour échapper au drame. Si le déroulé de Just kids peut paraître romanesque, cet aspect de l’histoire sera bien vite démenti par le traitement qu’en fait Christophe Blanc. Le risque de l’insipide est en effet esquivé par un perpétuel jeu sur le jeu. Une scène illustre ainsi Mathys qui demande « Tu fais quoi si y a des gens et que tu as envie de pleurer ? », ce à quoi son frère répond qu’il faut porter un masque en mimant le jeu
d’acteur, un procédé qui élève le film par sa forte symbolique. Plus tard, Jack tente une expérience en mettant une musique tragique jusqu’à faire pleurer sa petite amie, pour ensuite lui reprocher ses larmes, détournant l’émotion propre à la tragédie en sentiments construits. A l’image de cette scène, Just kids n’est jamais larmoyant, mais va au-delà des larmes pour chercher autre chose. Ceci ne vient pas d’une identification impossible aux personnages: en effet, ceux-ci sont très bien écrits et profondément touchants, mais servent une cause autre que le simple déclenchement des larmes.

Charlyne Genoud

Just kids, Christophe Blanc, 2020 – Suisse, France 104’ VO Français – A voir depuis le site du cinéma d’Oron ou du City Club de Pully pour les soutenir en cette difficile période que traverse le monde du 7e art. 

Jack fait vivre à sa petite amie Maureen les sentiments
qu’il se refuse d’exprimer lui-même

L’image comme résilience

C.G. | Le récit de Just Kids est en fait inspiré de la vie de Christophe Blanc qui a perdu ses parents très jeune. Il exprime en interview sa difficulté d’écrire un scénario à ce sujet, tout en expliquant qu’il y est parvenu en scindant son vécu en deux personnages, ceux de Mathys et Jack. Mais l’aspect autobiographique de ce film se devine sans interview: le jeune Mathys développe en effet un attrait tout particulier à la photographie, qui lui permet de reprendre le contrôle de sa vie et de percevoir la beauté du monde. Ceci forme un joli parallèle à la démarche du réalisateur qui semble reprendre possession de son histoire par le biais d’un film intelligemment réalisé.