Hommage à l’historien Claude Cantini (1929-2025)

Claude Cantini a été longtemps un correspondant fidèle de notre Courrier, qu’il a enrichi par ses chroniques historiques locales et régionales, par exemple sur les mines de charbon d’Oron, exploitées pendant la guerre, et dont la fermeture en 1946 provoqua une impressionnante marche de protestation des mineurs sur Lausanne. Ou encore des articles sur la médecine, sur les notaires et sur les beaux arbres de notre district…
Mais l’importance du personnage va bien au-delà. Il est né en 1929 à Livourne (Toscane), dans une famille qu’il qualifiait lui-même de prolétarienne. Très tôt, le régime mussolinien, en place depuis 1922, et son embrigadement forcé dans la jeunesse, lui inspirent le dégoût du fascisme. En même temps, son père, grand lecteur malgré son modeste statut social, l’initie à la culture et notamment à l’histoire. Pendant la guerre, la famille (sauf le père mobilisé en Libye) doit fuir les bombardements et se réfugier à Pise, puis dans le village de Castagnete Carducci. A l’automne 1944, Claude peut reprendre ses études techniques en agronomie. C’est à cette période qu’il adhère au socialisme libertaire (l’anarchisme), et aussi à la Libre Pensée, auxquels il restera fidèle jusqu’à sa mort. En 1952-1953, il s’engage dans le Service civil international et participe à un camp de travail en Calabre, où il découvre l’exploitation par les grands propriétaires fonciers et la misère du Midi. Son engagement auprès des ouvriers agricoles lui vaut même quelques mois de prison. Ne voulant pas faire son service militaire, il gagne la Suisse, où il entreprend, entre 1954 et 1957, à l’hôpital de Cery, de nouvelles études d’infirmier en psychiatrie. Puis, jusqu’à sa retraite en 1989, il sera très actif sur le plan syndical dans la VPOD, devenue par la suite le SSP. Il se montre aussi critique envers la psychiatrie officielle alors pratiquée.
Ses écrits s’orientent alors vers l’étude (et la dénonciation) de l’extrême droite en Suisse. Historien autodidacte – au début un peu snobé par le milieu universitaire – il y consacre une série de brochures et de livres. Citons notamment le titre de son ouvrage majeur : Le colonel fasciste suisse, Arthur Fonjallaz, qui était stipendié par Mussolini, lequel, rappelons-le, voulait le rattachement à l’Italie de Nice, de la Savoie, de la Corse et du Tessin. Inlassablement, Claude Cantini n’a cessé de dénoncer les compromissions avec le fascisme d’une partie de la bourgeoisie suisse, et même de l’Eglise nationale vaudoise… Pour mémoire, le doctorat honoris causa octroyé à Mussolini (qui venait de conquérir l’Abyssinie en utilisant les gaz asphyxiants) par l’Université de Lausanne en 1937, ou l’horrible assassinat du marchand de bétail juif Bloch, à Payerne, à l’instigation d’un pasteur vaudois, ou encore à Genève la multiplication d’écrits antisémites de Géo Oltramare, avant qu’il ne rejoigne Paris occupée et la Collaboration avec les Allemands. Autant d’épisodes peu glorieux de notre histoire nationale, longtemps occultés. Donc, par ses publications engagées, Claude Cantini ne se fit pas que des amis…
Sur le plan privé, Claude Cantini forma avec Elisabeth Cantini-Eggenberger un couple très uni, jusqu’au décès de cette dernière. Ils eurent deux fils, malheureusement disparus de leur vivant, douleur que Claude surmonta avec une grande capacité de résilience. Au quartier de la Chercotte (commune de Forel-Lavaux), dont il fut l’un des pionniers, plus tard à l’EMS Résidence Les Pergolas à Chexbres, Claude, lucide jusqu’à sa mort, a laissé de nombreux souvenirs. Disons enfin que, naturalisé suisse en 1967, Claude Cantini fut un modèle d’intégration, sans pourtant jamais renier ses origines italiennes, auxquelles il restait profondément attaché. En 2009, il reçut le Prix d’honneur de l’Association du Vieux Lavaux. Il nous a quittés le 20 décembre 2025.
Adieu Claudio, personnalité exceptionnelle, ton sens chaleureux de l’amitié et tes écrits perpétueront ta mémoire !


