Histoire – « La stigmatisation d’une catégorie de la population peut mener à des tragédies »
Diane Zinsel | Pendant trois siècles, la justice suisse a condamné à mort des gens accusés d’avoir déclenché des tempêtes. Un pan peu glorieux de notre histoire sur lequel s’est penché dans son mémoire Nicolas Hurni. Le jeune homme était mardi soir à la salle Davel à Cully, pour présenter son travail, lors d’une conférence.

Le Courrier : En quoi consiste la sorcellerie tempestaire ?
Nicolas Hurni : Les tempestaires sont des personnes dont on dit qu’elles ont provoqué la grêle ou la tempête, par l’intermédiaire d’un démon. Si cela peut faire sourire aujourd’hui, cela n’était pas du tout anecdotique : en Suisse, environ 15 % des procès pour sorcellerie mentionnent des maléfices tempestaires.
Pourquoi l’étude de la chasse à la sorcellerie tempestaire en Lavaux est-elle intéressante ?
En Lavaux, pendant un peu plus de deux cents ans, chaque génération a connu ses tempestaires. Cette obsession de les chasser s’explique par la vulnérabilité de la région à la grêle. Cela permet aujourd’hui d’étudier toute l’histoire du maléfice à l’échelle d’une seule région, à travers des procès d’hommes, de femmes et même celui d’un enfant. Dans mon travail, j’ai aussi essayé d’analyser la chasse aux sorcières à travers le prisme environnemental.
C’est-à-dire ?
On pense aujourd’hui que la décennie des années 1430 a été la plus froide du millénaire, entraînant dans son sillage une infertilité des sols, une série de famines et de maladies. Cet environnement, dont on n’arrive pas à expliquer l’instabilité et l’hostilité autrement que par de la sorcellerie démoniaque, affecte directement l’organisation de la société qui réagit pour s’en protéger en pointant du doigt des responsables. Les premiers grands procès de tempestaires débutent ces années-là.
Quels sont les imaginaires utilisés pour accuser des personnes de sorcellerie tempestaire ?
Le premier document de mon corpus date de 1438. Il relate l’histoire d’un habitant d’Epesses, dont le père a été brûlé, qui aurait confessé sans torture, dans le but d’être absout. Le fils décrit donc avoir été avec son père et la secte du diable chercher de la glace sur les sommets enneigés pour en faire des grêlons. Assis sur des bêtes noires volantes, au cœur des nuages, ils les ont ensuite largués sur Vevey et les vignobles. Peu à peu, ces imaginaires de tempestaires qui volent dans le ciel sont supplantés par des images de sorcières et sorciers réunis avec le diable autour de points d’eau qu’ils font fulminer à l’aide de bâtons ou des illustrations de femmes « cuisinant » les tempêtes dans un chaudron magique.
Quelles preuves sont apportées lors des procès ?
Avant le procès, il y a généralement une enquête de terrain. On interroge le village et on liste tout ce qui pourrait être reproché à la personne suspectée. Comme les gens attribuent tous leurs malheurs – la mort d’une vache, d’un cochon, une épidémie, une tempête – à la sorcellerie, il y a toujours quelque chose à dire. A cela s’ajoutent bien sûr des aveux, extirpés sous la torture. Au moment du procès, les tempestaires ne tiennent pas un discours libre, mais répondent, la plupart du temps, par « oui » ou « non » à des questions très orientées. Ce qui est terrible, c’est que l’histoire qui en ressort sert ensuite de propagande auprès de la population.
Peut-on parler de théorie du complot ?
La théorie du complot est un concept très contemporain, mais pertinent à mobiliser dans le cas de la chasse aux sorcières. Les traités théoriques de démonologie partent de l’idée que Satan œuvre pour nuire au monde chrétien et tentent de le prouver en s’appuyant sur d’autres traités similaires ou des textes bibliques. Les « grands » procès de l’époque utilisent ces textes, dont le contenu est validé et alimenté en retour par des aveux obtenus sous la torture. C’est un cercle vicieux qui s’implante partout et qui aura du mal à s’enrayer. Il y a une citation d’un démonologue que je trouve assez parlante : celui-ci affirme, après un siècle et demi de procès, que nier l’existence du maléfice tempestaire, c’est se montrer insensé au vu des preuves irréfutables.
Qui est accusé ?
Les victimes des chasses peuvent être issues de tous les groupes sociaux, mais, globalement, les dénonciations touchent les personnes fragiles et marginalisées. Comme le maléfice est considéré comme collectif, un événement météorologique désastreux mène à la condamnation de plusieurs personnes qui se dénoncent sous la torture les unes après les autres, ce qui renforce encore ce biais. A l’époque moderne, les veuves et les vieilles femmes seront beaucoup plus persécutées. Cela s’explique par les discours ouvertement misogynes développés dans les traités théoriques où les femmes sont décrites comme des êtres faibles, manipulateurs, et plus facilement corruptibles par Satan.
Pour quelles raisons est-on accusé ?
Il est parfois difficile de répondre à cette question, mais il semble qu’il y avait souvent des conflits sous-jacents qui motivaient ces procès. Par exemple, vous ne vous entendez pas avec vos voisins et, tout d’un coup, leur vignoble est dévasté par la grêle, vous serez le premier soupçonné. La « fama », soit la réputation que les tempestaires traînent, joue aussi un rôle primordial. Au cours de mes recherches, j’ai réalisé que c’était très difficile, voire impossible, de se défaire d’une réputation de sorcière ou sorcier. Les gens qui échappent à une première condamnation finissent souvent sur le bûcher quelques années plus tard. Je pense, par exemple, à ce cas terrible où une femme accusée d’avoir fait naître la grêle à Fribourg réussit à s’en sortir. Lors de la tempête suivante, elle essaie de s’entourer de témoins pour prouver son innocence, en vain. Dans le même ordre d’idée, j’ai été surpris par le poids de l’hérédité : si les parents ont été brûlés, les enfants risquent grandement d’être soupçonnés au cours de leur vie.
Est-ce qu’il y a eu des sceptiques ?
Oui, bien sûr. Il y a toujours eu des gens qui se sont montrés sceptiques par rapport à la sorcellerie en général ou la sorcellerie tempestaire. Ou les deux. La sorcellerie tempestaire a une histoire un peu particulière parce qu’au début du Moyen-Âge les autorités estiment qu’elle relève de la superstition. Lorsque la chasse aux sorcières prend du corps, la théorie revient au goût du jour, avec les suites que l’on connaît.
Comment est-on sorti de ces chasses ?
Au XVIIe siècle, la création d’outils de mesures comme le thermomètre (1612) ou le baromètre (1643) reconfigure nos connaissances. Grâce notamment aux écrits de René Descartes, dédiés aux phénomènes météorologiques, on réalise qu’une tempête ne naît pas de l’intervention de dieu ou de démons. En parallèle, la justice est réformée et exige davantage de preuves. Dans le cadre du Pays de Vaud, Berne, inquiet de la situation, limite et réglemente les procédures. Et puis, à partir de 1650, la torture est interdite et plus personne n’avouera alors avoir recouru à la sorcellerie. Les procès s’espacent. Il y a encore un groupe de femmes tempestaires brulées à Zoug dans les années 1730, et la dernière exécution pour sorcellerie d’Europe a lieu en 1782 à Glaris. Anna Göldin, une servante dont on sait aujourd’hui qu’elle a été victime d’une violence patriarcale inouïe, y est condamnée à mort.
La conférence donnée à Cully s’appuie sur votre mémoire en histoire médiévale et moderne dont une version vulgarisée paraîtra au début du printemps sous le nom de « Qui sème le vent… récolte le bûcher ? »aux Cahiers lausannois d’histoire médiévale.
Pourquoi c’est important pour vous d’étudier cette période et de vulgariser le fruit de vos recherches ?
D’une part, j’avais envie de me pencher sur les parcours de vie de personnes dont l’innocence ne fait aucun doute – créer une tempête est parfaitement impossible – mais qui font les frais d’une justice injuste. D’autre part, je voulais étudier la manière dont une théorie du complot se construit puis se diffuse avec succès.
En Suisse, la chasse aux sorcières s’est étalée sur une période très large – environ 300 ans – avec une intensité très forte, en particulier dans le Pays de Vaud où, à titre d’exemple, entre 1581 et 1620, 970 personnes ont été condamnées à mort. On parle d’une personne toutes les deux semaines en moyenne. C’est énorme ! Je pense qu’au vu de l’ampleur de ces chasses, il serait justifié de construire un mémorial à ces milliers de personnes innocentes brûlées à tort – le sujet est d’ailleurs en discussion au Conseil communal de Lausanne.
C’est important parce que cela permettrait de (se) rappeler que la stigmatisation ou la diabolisation d’une catégorie de la population que l’on désigne comme responsable de tous les maux peut mener à des tragédies.


