Football – Le résultat fléau dans la formation footballistique ?
L’important, c’est les trois points, « un derby, ça ne se joue pas, ça se gagne », « à domicile, il n’y a qu’un seul résultat : la victoire ».


© Daniel Brunner
Tout footballeur, des talus ou non, a déjà entendu ce type de phrases dans les vestiaires. Leur récurrence interroge : le résultat est-il devenu un fléau dans la formation footballistique ?
Les principes officiellement défendus par l’Association suisse de football (ASF) et les pratiques observées sur le terrain apparaissent souvent en décalage. Afin de mieux comprendre ces enjeux, un sondage a été mené auprès d’acteurs du football amateur, complété par un entretien avec Daniel Brunner, responsable des juniors au FC Pully, fort de plus de 40 ans d’expérience dans la formation et l’encadrement de jeunes footballeurs et footballeuses.
Un peu plus de 120 personnes ont répondu au sondage. Les résultats montrent qu’une majorité adhère à l’idée qu’« une défaite est acceptable si l’équipe progresse » et qu’« il est possible de prendre du plaisir sans gagner ». Ces réponses traduisent une reconnaissance de la valeur formative de l’erreur et de l’apprentissage. Toutefois, Daniel Brunner nuance ces résultats en soulignant que « entre le fait de le dire et le fait de le vivre, ce n’est pas la même chose ». Il met ainsi en évidence un décalage entre les valeurs affichées et la réalité du match, où la pression du résultat, l’enjeu et les émotions prennent souvent le dessus.
L’analyse révèle également que plus le niveau de compétition augmente, plus l’importance accordée au résultat tend à s’accentuer. Si cette logique peut se comprendre dans les ligues supérieures, Daniel Brunner alerte sur son apparition précoce dans les catégories juniors, parfois dès la préformation (11-13 ans), ce qui va à l’encontre des principes de l’ASF, dont l’objectif est de « privilégier le jeu par rapport à l’enjeu » à ces âges. Cette ambivalence se retrouve dans les réponses au sondage, certains participants estimant que « parfois, la victoire à court terme doit être privilégiée, même si cela freine la progression ». Pour Daniel Brunner, cette contradiction est largement influencée par le cadre institutionnel : « le message donné par le club est déterminant ». Lorsque la première question posée après un match est « vous avez fait combien ? », l’attention se focalise sur le résultat plutôt que sur la manière de jouer ou les apprentissages réalisés. Il souligne qu’il serait plus pertinent de demander « comment vous avez joué ? » ou « qu’avez-vous appris ? », questions qui recentrent l’analyse sur le contenu du jeu et la progression.
Les résultats du sondage mettent également en évidence un climat émotionnel fortement influencé par la pression du score. Douze pour cent des répondants estiment que les comportements négatifs observés sur les terrains émanent du corps arbitral, bien que la majorité reconnaisse qu’ils proviennent principalement de la personnalité des joueurs. Par ailleurs, 108 personnes déclarent avoir été témoins de critiques envers l’arbitre au cours des douze derniers mois. Ces comportements surviennent principalement lorsque le score est serré ou en cas de défaite, soulignant le rôle central du résultat dans l’émergence des tensions. Plus de 50 % des participants rapportent avoir vécu des conflits liés au résultat sportif au cours des six derniers mois, confirmant l’impact du score sur les comportements et les relations autour du jeu.
Pour éclairer ces constats, Daniel Brunner s’appuie sur l’exemple du FC Barcelone, qu’il présente comme un modèle de formation orienté vers le long terme. Il rappelle que dans ce club, « perdre jusqu’en moins de 16 ans, contre l’Espagnol de Barcelone, ce n’est pas grave ; on gagnera en moins de 17 ». Cette philosophie met l’accent sur l’apprentissage du jeu et la formation du joueur avant la recherche du résultat. Selon lui, cette approche permet non seulement de développer les compétences techniques et tactiques, mais aussi de favoriser une meilleure compréhension du jeu et une attitude adaptée face à l’erreur. A l’inverse, il souligne que « dans la formation, ce qui est destructif, c’est quand la victoire prime », car cette logique conduit à des choix pédagogiques limitants : les joueurs en difficulté jouent moins alors qu’ils auraient besoin de temps de jeu pour progresser, et des stratégies simplistes prennent le pas sur le développement à long terme.
Daniel Brunner insiste enfin sur le rôle central de l’entraîneur comme modèle éducatif. « On ne peut pas demander aux jeunes d’avoir une bonne attitude si le coach n’en a pas une lui-même », rappelle-t-il. Selon lui, les objectifs d’apprentissage devraient être définis à l’entraînement et évalués en match indépendamment du résultat. Une équipe ayant appliqué les éléments travaillés durant la semaine devrait pouvoir être félicitée même en cas de défaite. Il souligne également que « ce n’est pas parce que tu ne cries pas que tu ne fais rien », rappelant que l’attitude de l’entraîneur, sa gestuelle et sa gestion émotionnelle influencent profondément le climat d’apprentissage et la prise d’initiative des joueurs.
Daniel Brunner met également en avant le rôle des parents dans la construction du climat autour du football. Selon lui, « la pression du résultat ne vient pas seulement du terrain, elle vient aussi de l’environnement ». Il insiste sur l’importance d’organiser une séance d’information en début de saison afin de poser un cadre clair : « cette séance est fondamentale, elle permet d’expliquer la philosophie de formation, le rôle de chacun et l’importance du respect, notamment envers les arbitres ». Trop peu de clubs prennent le temps de transmettre ces messages, laissant place à des incompréhensions et à des comportements inadaptés les jours de match. Il estime que « le football se porterait sans doute mieux si davantage de clubs prenaient le temps de clarifier leur philosophie et de rappeler que la formation passe avant le classement ».

Conclusion
Les résultats du sondage, croisés avec les propos de Daniel Brunner, mettent en évidence une tension persistante entre logique formative et culture du résultat. Si la progression et le plaisir de jouer sont largement reconnus comme essentiels, la réalité du terrain reste fortement marquée par l’enjeu du score. Or, comme le rappelle Daniel Brunner, l’objectif n’est pas de « gagner à tout prix », mais bien « d’apprendre à gagner », en inscrivant la performance dans une perspective éducative respectueuse du développement des jeunes joueurs et joueuses. « Je tiens à rendre hommage et à féliciter l’ensemble des coachs qui s’engagent comme bénévoles pour tous ces jeunes. Et finalement, je suis en pensée avec toutes les personnes touchées par le drame de Crans-Montana. »
Analyse du sondage : Arnaud Marendaz et Daniel Brunner


