Enquête sur une œuvre d’art

Colette Ramsauer  |  «Le mystère Jérôme Bosch», un documentaire de José Luis Lòpez-Linares

Un film manquait qui nous aide à déchiffrer d’un regard nouveau les énigmes d’une œuvre picturale majeure, unique dans l’histoire de l’art «Le Jardin de Délices» du peintre flamand Jérôme Bosch, mort il y a 500 ans. S’appuyant sur des interprétations, analyses, hypothèses multiples, le réalisateur Josè Luis Lòpez Linares a lancé le défi. Dans un lumineux documentaire, il offre un foisonnement de réflexions d’artistes et d’écrivains connus, d’historiens, scientifiques ou de simples visiteurs au Musée du Prado où est visible cette œuvre incontournable. La caméra installée devant le célèbre triptyque suit les regards et capte les émotions des visiteurs venus du monde entier.

Œuvre convoitée

Cédée à la Couronne d’Espagne, l’œuvre, objet de convoitises, avait quitté la Flandre en 1570. Le roi Philippe II d’Espagne, avant de mourir en 1598, faisait promettre à sa progéniture de préserver le fameux triptyque du peintre «del Bosco» comme on nommait Jérôme Bosch à Madrid: «S’il fallait détruire des œuvres, il y en aurait beaucoup d’autres, mais pas celle-là» Ce n’est qu’au milieu du XXe siècle que l’œuvre quittera l’Escurial pour le musée et que le public aura accès à cette œuvre extraordinaire, en trois ventaux, de 2 sur 4m, représentant: à gauche, le paradis terrestre, au centre le jardin des délices et à droite, l’enfer. Fermé, le triptyque dévoile d’autres mondes. Tout un programme!

Dimension encyclopédique

Les chercheurs détiennent des provenances indirectes permettant d’en apprendre beaucoup sur l’œuvre. Sur la personnalité de l’artiste, on n’en saura pas plus à l’instar de sa technique picturale restée secrète de son vivant déjà. La caméra nous mène dans le contexte de la fin du Moyen Age, vers les sources d’inspiration du peintre: enluminures, bestiaire des cathédrales, carnaval, hérésie, sorcellerie; dans son environnement géographique, celui des brumes du plat pays bercé par la voix de Brel en flamand.

Par souci de partage des connaissances, selon les spécialistes, – les cabinets de curiosités sont alors d’actualité – l’artiste aurait décidé d’une œuvre à dimension encyclopédique. Une iconographie empreinte d’allégorie et de poésie, dans une richesse de couleurs inouïe, plonge le spectateur dans la profondeur de mère nature, parmi animaux et végétation, représentant hommes et femmes voués à la condition humaine. Probablement piégé dans des conflits religieux, l’artiste a développé un imaginaire où tout est possible. Brisant les tabous, il a érigé une allégorie à l’éphémère des plaisirs, puis a décrit les supplices de l’enfer à la manière de Dante. Futuriste, surréaliste, «Le Jardin des Délices» qui plus tard inspirera la peinture (Dali), la bande dessinée ou le ballet, apparaît d’une étonnante modernité.

Six minutes de générique en final pour cet intéressant documentaire, le temps de l’aria no 47 de la Passion selon St Matthieu: «erbarme dich, mein Gott!» (Seigneur, prends pitié de moi!). Excellente conclusion.

«Le mystère Jérôme Bosch», un documentaire de José Luis Lòpez-Linares, Espagne/France, 2016, 90’, version sous-titrée, 12 ans