Derborence endeuillée

Disparition de Francis Reusser

Francis Reusser au cinéma Capitole en 2018 © Carine Roth / Cinémathèque suisse

Colette Ramsauer  | Francis Reusser, figure emblématique du cinéma suisse, nous a quittés le 10 avril dernier, après une longue maladie. Ses ultimes apparitions datent de la sortie de son dernier film « La Séparation des Traces » un essai autobiographique empli de philosophie, avec pour fil conducteur un dialogue avec son fils Jean, auteur d’un montage magnifique. En décembre 2018, venu le présenter au cinéma d’Oron, le cinéaste après la projection laissa peu la parole à ses interlocuteurs tant il parlait du cinéma et de la vie. Un débordement qui n’était qu’un chant d’amour au 7e art.

Cinéaste engagé

Natif de Vevey, formé à l’école de photographie de sa ville et à la TSR, passe rapidement à la réalisation de films pour le cinéma et des magazines TV. En 1977, il fonde avec l’historien de l’art François Albera, la section audiovisuelle de l’Ecole supérieure de l’art visuel de Genève. Petit frère de Tanner, Soutter et Goretta, Francis Reusser, né en 1942, évolua dans le sillage des fondateurs du nouveau cinéma suisse, mais plus que ses aînés, il était empreint de mai 1968. « Vive la mort » son premier long métrage, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes 1969, « Le Grand Soir », Léopard d’Or Locarno 1976, « Seuls » en 1981, témoignent de l’esprit contestataire du cinéaste engagé.

Un attachement à Ramuz

Deux de ses films réalisés par la suite apparaissent parmi la vingtaine d’adaptations des romans de Ramuz au cinéma : « Derborence » en 1985 et « La Guerre dans le Haut-Pays » en 1998. Tourné en format scope et stéréophonie, « Derborence », César du meilleur film francophone en 1986, le propulsa au firmament. Le cinéaste déclare à sa sortie que « Ramuz n’est pas un écrivain patriotique mais un pessimiste qui creuse en profondeur, inscrivant dans sa terre natale des drames qui tendent à l’universel plutôt qu’au national. » Finalement, c’est encore Ramuz qui est convoqué dans un jeu de mots pour titrer le point final de sa filmographie « La Séparation des Traces », essai autobiographique qu’il refusait de passer pour testamentaire. Le rebelle qu’il était n’a pas toujours facilité son parcours de cinéaste. Il me vient à l’esprit un poème de Jacques Prévert qui le symbolise:

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le cœur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur …
… et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur 
J.P

Souvenirs d’un tournage

CR | N’oublions pas ceux qui œuvrent dans les coulisses. Eux sans qui, pas de décors, pas de costumes, pas d’accessoires et mille autres détails. Ainsi le constructeur des décors du film « Derborence », Gian Kaiser aujourd’hui la huitantaine qui vit en Valais. A l’attention de nos lecteurs, il a bien voulu témoigner par téléphone de quelques anecdotes sur le tournage du film.

Histoire d’une pierre

Sa tâche principale, dit-il, était de fabriquer les pierres qui serviraient à l’éboulement. L’idée était de les placer ensuite parmi les pierres véritables de la montagne. «A Evolène, j’ai passé tout l’été 1985 à tailler ces pierres dans du sajex, puis les envelopper dans du tissu badigeonné de colle, les peindre ensuite au plus proche de la réalité. La plus grande mesurait, tenez-vous bien, 3m/2m/0,6m! Imaginez ce grand volume fixé sur le toit de ma 2 CV rouge, pour l’amener jusqu’à l’hélicoptère qui la pilotait ensuite vers Derborence ! Après le tournage, avec mon frère Reto qui était venu prêter main forte au démontage, elle a voyagé jusque dans les Grisons pour atterrir dans une aire de camping où elle est devenue une attraction».

Jean-Marc Stehlé

Gian a aussi vieilli une façade, reconstitué un bistrot d’époque dans le village d’Evolène, en étroite collaboration avec son ami décorateur, scénographe, le regretté Jean-Marc Stehlé (1941-2013) avec qui il travailla pour d’autres films et au Théâtre de Vidy. «Avec Jean-Marc, nous descendions à Sierre dans un endroit dingue plein des vieilleries pour dénicher des accessoires d’époque pour le film. Il était d’une extrême gentillesse».