Crèches privées dans le district :entre utilité publique et fragilité économique
Derrière la fermeture d’un lieu d’accueil privé à Pully se cache une réalité méconnue, les crèches privées tiennent le système à bout de bras, sans que les communes ni la loi ne leur garantissent la moindre stabilité.

Souvenez-vous, début mars, une trentaine de familles se sont retrouvées sans solution de garde du jour au lendemain, après la faillite de la crèche privée Ô Petits Soleils à Pully. Un premier article avait documenté les conséquences immédiates de cette fermeture soudaine. Mais au-delà du cas particulier, cet épisode soulève une question plus large : comment fonctionnent les crèches privées dans le district, qui les surveille, et un tel scénario peut-il se reproduire ?
Petites structures et grands groupes
Il serait réducteur de parler des crèches privées comme d’un bloc homogène. La réalité est bien plus nuancée, comme l’illustre l’exemple des Abeilles, petite structure ouverte en novembre 2025 à Puidoux. Derrière ce projet : Régis Duchesne, informaticien reconverti, et Hélène Costantini, directrice pédagogique diplômée depuis 2001, qui n’accueillent pour l’heure que six enfants dans une crèche prévue pour 24 places. « L’idée n’est pas de faire de l’argent, comme on peut parfois le penser avec une structure privée, mais de créer un endroit qui a du sens », résume Régis Duchesne.
Cette réalité n’a rien à voir avec celle des grands groupes gérant des dizaines de crèches en Suisse romande et alémanique, qui disposent de ressources centralisées leur permettant de mutualiser les coûts. Les structures indépendantes reposent entièrement sur leurs responsables. « Il faut avoir les reins solides. La personne du canton qui nous a accordé l’autorisation d’exploiter nous a dit de compter deux à trois ans minimum avant de sortir la tête de l’eau », reconnaît Régis Duchesne. Anne-Laure Jaquinet, membre du comité de direction de Babilou Switzerland, qui exploite Garde & Ris à Paudex, confirme : « Les crèches indépendantes séduisent par leur dimension humaine, mais leur équilibre repose beaucoup sur la gestion individuelle, ce qui peut représenter un défi lorsque toutes les compétences nécessaires ne sont pas réunies. »
Héritage d’un système
Un malentendu persiste dans le grand public : parce que les crèches privées facturent souvent des montants plus élevés que leurs homologues publiques, beaucoup imaginent qu’il s’agit de structures particulièrement rentables, voire luxueuses. Pourtant, la réalité économique du secteur est bien différente. « Une crèche n’est pas une machine à cash. Entre les salaires qui représentent jusqu’à 70 à 80 % du chiffre d’affaires les loyers, la pénurie de personnel, les normes croissantes et les coûts opérationnels, les marges restent très limitées. Beaucoup de structures survivent plus qu’elles ne prospèrent », explique la fondatrice d’Ô Petits Soleils, rencontrée par notre rédaction.
Les deux postes de dépenses les plus importants sont partout les mêmes : le loyer et les salaires. Au jardin d’enfants Les Abeilles par exemple, le coût journalier est de 170 francs par enfant, sans aucun bénéfice dégagé, un tarif qui reflète un accueil de « qualité » dans des locaux neufs, une alimentation bio et locale. A Paudex, Anne-Laure Jaquinet indique qu’une place subventionnée représente environ 161 francs par jour pour les collectivités dans le canton, tandis que Garde & Ris propose des tarifs d’environ 156 francs. « En raison des subsides, le coût réel est parfois peu visible pour les familles », relève-t-elle. Contactés dans le cadre de cette enquête, des prestataires et mandataires de la crèche Ô Petits Soleils ont par ailleurs indiqué que des créances étaient restées impayées avant même le prononcé de la faillite.
Des communes réticentes, un terrain inégal
Là où le bât blesse le plus, c’est dans les relations entre crèches privées et communes. Les pratiques varient sensiblement d’une commune à l’autre. « Tant qu’une commune dispose de places dans ses propres structures, elle oriente les familles vers elle en priorité. Ce n’est que lorsque les places publiques sont saturées que certaines acceptent de subventionner des places dans le privé, et encore, pas toutes », explique Régis Duchesne.
Dans certaines communes de la région, il y a des listes d’attente, les structures ne couvrent pas l’entier des besoins des familles. Et pourtant, les communes répondent encore : « On n’entre pas en matière, les familles se débrouillent. Il y a quelque chose d’inéquitable, puisque ces familles paient leurs impôts sur leur commune et remplissent toutes les conditions pour obtenir une place dans le public, mais faute de place dans le service public, elles n’ont droit à aucune subvention », précise Hélène Costantini.
Quelques communes font figure d’exception. Châtel-Saint-Denis a mis en place un système permettant aux familles de bénéficier des subventions communales dans une crèche privée de leur choix, même hors du canton de Fribourg, une démarche que la loi cantonale encourage, mais que toutes les communes ne mettent pas en pratique. C’est précisément ce modèle que les Abeilles cherchent à développer avec d’autres communes du district. « Nous sommes ravis de ce dispositif mis en place également avec la commune de Granges (Veveyse) », mentionne la directrice des Abeilles.
Le SCAJE surveille, mais jusqu’où ?
Dans le canton de Vaud, c’est le Service cantonal de l’accueil de jour des enfants (SCAJE, anciennement OAJE) qui délivre les autorisations d’exploiter et surveille les structures, de manière identique pour toutes, publiques comme privées. Le SCAJE précise procéder à un suivi régulier de la viabilité économique des institutions. « Un des aspects les plus importants est d’éviter une fermeture abrupte », indique Raphaël Benoit, adjoint de la cheffe de service, tout en soulignant que cela « n’est pas toujours possible, par exemple dans certains cas de faillites ». Sur la question de savoir comment les familles sont informées en cas de difficulté, la position du SCAJE est sans ambiguïté : « Les communications relevant de l’exploitation et de sa situation financière sont du ressort de l’institution. Le cadre légal prévoit que le SCAJE informe les parents uniquement lorsqu’il prend lui-même une décision de fermeture. »
Une professionnelle active dans le recrutement et l’accompagnement des structures d’accueil de la petite enfance, que nous appellerons Béatrice, voit dans le SCAJE un partenaire plutôt qu’une instance de contrôle. Elle pointe la vraie difficulté : « Le partenariat public-privé reste trop souvent mal perçu. Pourtant, en subventionnant les familles, le secteur public permet aux crèches privées d’atteindre une rentabilité suffisante pour fonctionner, et ainsi, éviter les fermetures ». A cela s’ajoute une échéance nationale : le programme fédéral soutenant la création de places prend fin au 31 décembre 2026, remplacé potentiellement par une nouvelle loi prévoyant une allocation de garde versée directement aux familles. « On ne sait pas encore comment les choses vont être financées à partir de 2027 », relève Hélène Costantini.
Ce que le cas de Pully révèle
La fermeture d’Ô Petits Soleils n’est pas seulement l’histoire d’une structure qui a failli. C’est le révélateur d’un système qui n’a pas encore trouvé son équilibre. Garde & Ris, à Paudex, a pu absorber une partie des familles concernées. « La majorité des familles ont pu être accueillies chez nous », affirme Anne-Laure Jaquinet, qui précise que la direction d’Ô Petits Soleils avait pris contact avec eux en amont. Mais ce relais n’a pas fonctionné pour toutes, en raison des distances, des contraintes de places ou des choix personnels des familles.
Béatrice, qui a travaillé au sein d’Ô Petits Soleils, explique avoir appris la faillite la veille au soir, dans un contexte particulièrement éprouvant pour les équipes et les familles. Elle souligne toutefois que des solutions de réorientation avaient déjà été mises en place afin d’assurer la continuité de l’accueil des enfants. Son témoignage met surtout en lumière les échanges menés depuis plus de 18 mois avec différents acteurs publics autour d’une logique de partenariat public-privé, qu’elle considère essentielle pour préserver durablement les structures d’accueil et éviter ce type de situation. De son côté, la commune de Pully a orienté les familles vers la Fondation de l’Enfance et la Jeunesse et vers l’accueil familial de jour. Une réponse d’urgence qui illustre les limites d’un système où les communes n’ont pas de levier direct sur les structures privées, comme le reconnaissait Jean-Marc Chevallaz, municipal en charge de la jeunesse, dans nos colonnes.
Quand une crèche privée ferme du jour au lendemain, ce sont les familles, les enfants et les éducatrices qui en subissent les conséquences. « On ne peut pas dire d’un côté qu’il manque des places, et de l’autre refuser de soutenir les structures qui existent déjà, l’essentiel est de répondre ensemble aux besoins des familles », résume Hélène Costantini.
La fondatrice d’Ô Petits Soleils, qui avait ouvert sa crèche enceinte de son premier fils faute de trouver une place de garde, formule également un constat plus large : « Le sujet de la petite enfance est un véritable enjeu de société. Pourtant, il devient souvent un sujet politique dont on parle intensément pendant certaines périodes, avant qu’il ne retombe rapidement au second plan, alors même que les difficultés des familles et des professionnels, elles, restent bien réelles. »



