Cinéma – Viva la revolución
« Une bataille après l’autre » de Paul Thomas Anderson

A une époque plus ou moins contemporaine à la nôtre, à la frontière étasunienne du Mexique, alors que l’extrême-droite semble avoir pris pour de bon les rênes du pays, une révolution fait rage. Adaptation libre du roman « Vineland » de Thomas Pynchon, ce dixième long-métrage de Paul Thomas Anderson (« There Will Be Blood », « Phantom Thread » ou encore le récent « Liquorice Pizza ») n’est pas moins invraisemblable que l’actualité. Une bataille après l’autre (« One Battle After Another ») dépeint un pays plus polarisé que jamais, soumis à un fascisme institutionnalisé.
Gysèle Giannuzzi | D’une part il y a l’omniprésence fulgurante des forces de l’ordre en toute puissance, une politique anti-immigration drastique, des idéologies suprémacistes décomplexées (à l’instar du club Christmas Adventurers). D’autre part et en contre-point, un groupuscule révolutionnaire, un peu ringard, du nom de « French 75 » dirigé par la redoutable Perfidia Beverly Hills (Teyana Taylor) et son amant Bob Ferguson (Leonardo DiCaprio). Le collectif s’organise à coup d’actions protestataires à un rythme frénétique : des réfugié·es sont libéré·es, des banques sont braquées, et des bombes éclatent de tous côtés.
Un grand film de personnages – et d’acteur·rices
Paul Thomas Anderson signe à nouveau un grand film à la mise en scène flamboyante ; une œuvre qui se cherche – et se trouve – entre satire politique, film d’action, road-movie et drame relationnel. Le récit ne laisse aucun répit : il déploie une bande-son ultra chargée et un rythme de montage haletant pour créer un suspense insoutenable (à l’instar de la scène finale de poursuite dans le désert magistrale, à déconseiller aux personnes cardiaques). On passe 2h40 en apnée, à la merci d’une narration qui nous ballote entre les points de vue de personnages hauts en couleurs. Car « Une bataille après l’autre » est avant tout un film de personnages érigés en archétypes. Des rôles de femmes noires puissantes, badass, mettent à mal les attentes patriarcales : Perfidia Beverly Hills, en légende révolutionnaire, choisit l’activisme plutôt que la maternité. On se souviendra de la scène où, enceinte de sept ou huit mois, elle tire à la mitraillette sous le regard impuissant du père, Bob. DiCaprio est justement au sommet de son art, dans un personnage tout en ambivalences : un révolutionnaire dépassé, aussi grotesque qu’attachant, pathétique et bouleversant de sincérité, profondément paternel. Enfin, et surtout, on retiendra la performance remarquable de Chase Infinity qui signe son premier rôle au cinéma avec le personnage de Willa, 16 ans, héritière d’un monde ravagé par la haine et au sein duquel elle devra choisir ses propres batailles.
Une bataille par amour
Au-delà du film d’action et de la comédie satirique, Paul Thomas Anderson livre aussi un récit sur la force de l’amour et des liens affectifs. Comme un fil tendu, l’amour se déploie dès les premiers plans du film dans la relation entre Perfidia et Bob – avec un DiCaprio 20 ans plus âgé que Teyana Taylor, la fiction n’a à nouveau rien à envier à la réalité ! Quoi qu’il en soit, les camarades dans la lutte pour la révolution et amant·es enflammé·es (les scènes de sexe côtoient les explosions de dynamite) donneront naissance aux fruits d’une union imparfaite, torturée, puissante : un enfant et une révolution. Dans « Une bataille après l’autre » les personnages sont tenus par des liens ambigus qui poussent à aimer, trahir, fuir, lutter, aimer encore. Peut-être que le film nous livre en conclusion une morale un peu facile et pourtant séduisante : l’amour est le véritable moteur de toute révolution à venir, incarnée par une
jeunesse tiraillée, ambivalente, que rien ne pourra arrêter.
Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson, 2025, États-Unis, VOstFR, 2h40. À voir au cinéma de la grande salle de Chexbres, vendredi 16 et samedi 17 janvier, à 19h30





