Cinéma – Sur la route du souvenir

« Retour à Visegrad » de Antoine Jaccoud et Julie Biro

Charlyne Genoud | Le retour dans les cinémas s’est accompagné d’un retour à Visegrad au cinéma d’Oron depuis la mi-mai. Le film apolitique accompagne l’itinéraire d’un ancien directeur d’école et d’une amie à lui voulant réunir les enfants que la guerre de Yougoslavie a séparés.

Rassembler des « enfants »

Bien loin du documentaire purement historique, Retour à Visegrad s’ancre dans le présent pour récolter les témoignages des jeunes adultes ayant perdu leur enfance à Visegrad (Bosnie Orientale) en 1992. Vingt-cinq ans après la scission serbes-musulmans qui frappa la Yougoslavie et avec elle des écoles comme celle de Visegrad, son ancien directeur Budimir Zecevic et la femme d’un de ses collègues Djemila Krsmanovic embarquent dans une vieille Zastava qui les mènera d’un ancien élève à l’autre. Par des rencontres qui se ressemblent parfois, autour d’un sirop ou d’un café, mais surtout  accompagnées d’une multitude d’émotions controversées, les deux aînés tentent d’organiser une réunion d’anciens élèves. Un quart de siècle après la guerre, il s’agit ainsi de rassembler les enfants qu’elle a séparés. Cependant, comme le signale l’un d’entre-eux, il s’agit désormais d’adultes, avec eux-mêmes des enfants. Pour une journée leur est donc proposé de reprendre place sur les bancs de l’école, cette place qui leur a été si violemment arrachée. Mais les craintes face à ces souvenirs douloureux ressortent alors qu’ils prennent ou refusent de prendre la parole devant la caméra d’Antoine Jaccoud et de Julie Biro. Des vingt-huit élèves de la classe, seulement neuf d’entre eux acceptent dès lors de participer au projet.

La guerre aux souvenirs

Le chemin parcouru par les deux protagonistes du documentaire semble prendre tout son sens par la distance temporelle qui a fait de ceux qu’ils interrogent des adultes aux souvenirs compliqués. En effet, en voyant ces adultes raconter leur enfance volée, on comprend bien l’irrémédiabilité de ce qu’il s’est passé: la disparition irréversible de cet âge de la vie qui vaut comme socle de tout ce qui suit. Une des anciennes élèves, Mersiha, a tout oublié suite au traumatisme. Elle a fui en Macédoine par la forêt. « Mes souvenirs d’enfance, c’est la guerre » dit-elle à la caméra.

Alors qu’il peine à parler, cet ancien élève souligne l’importance pour ce documentaire d’être apolitique

L’histoire d’un pont

C’est ainsi l’histoire d’un pont, construit entre les années et les cultures, entre des humains désormais éloignés mais que leurs souvenirs unissent. Un des plans du film, que reprend par ailleurs son affiche, illustre très bien ceci. Jamais la vue à vol d’avion d’une voiture franchissant un pont n’a pris plus de sens qu’ici, jamais elle n’a été aussi émouvante d’ailleurs. Cette tache jaune qui se faufile sur les douloureuses routes du souvenir rehausse les paysages aux tristes couleurs, tant symboliquement que littéralement. Cette tache jaune qui fend les horizons balkaniques, c’est la Zastava, qu’on se surprend à prendre pour la véritable protagoniste du film par instants. Car le non-lieu qu’est une voiture prend ici tout son sens dans ce contexte de terres arrachées. Les routes parcourues sont tout autant de cheminements psychiques, de tentatives de conciliation avec une violence ingurgitée quoique inavalable. La route qui mène à Visegrad a des étapes, et chacune d’entre elle est difficile à surmonter, notamment pour l’une des anciennes élèves qui peine à la confronter tant ses souvenirs la heurtent.

«Retour à Visegrad», de Julie Biro et Antoine Jaccoud, 2020 – Documentaire, Suisse, 95′ – Au cinéma d’Oron

Des Suisses derrière la caméra

Le documentaire est le résultat d’une collaboration entre la réalisatrice et historienne Julie Biro, et Antoine Jaccoud, écrivain et scénariste ayant reçu notamment le Prix d’honneur du Cinéma suisse en 2016. Il est aussi le coauteur du scénario de Home d’Ursula Meier, dont nous parlions il y a quelques semaines. Proche des Balkans depuis de nombreuses années, il note « J’ai toujours pensé que, en tant que citoyen suisse, on est obligé d’aller voir ce qu’il se passe ailleurs. Ça nous rend un peu plus humain. »