Cinéma – Les Guérisseurs, de Marie-Eve Hildbrand

Adoucir la peine des autres

Charlyne Genoud | La semaine passée, l’ouverture de la 52e édition des Visions du Réel s’est teintée de couleur locale avec la projection du film « Les guérisseurs », de l’Oronaise Marie-Eve Hildbrand. Se basant sur l’observation de son père, Francis Hildbrand, médecin généraliste de campagne, elle repense le lien soignant / soigné.

Repenser le soin

Si l’on ouvre un dictionnaire à la lettre G, on apprend que « guérisseurs » désigne les personnes qui soignent en dehors de l’exercice légal de la médecine. Mais si l’on ouvre un festival par un film qui porte le nom en question, on apprend que le terme peut être plus liant que clivant. En effet, le premier long-métrage de Marie Hildbrand, qui a fait sa première mondiale jeudi passé à la cérémonie d’ouverture de Visions du réel, réunit sous le terme « guérisseurs » des personnages d’horizons variés. Comme protagoniste, à l’image de l’importance de son rôle dans le choix de sujet du film, il y a le père de la réalisatrice, Francis Hildbrand, célèbre médecin d’Oron qui a mis fin à sa carrière en 2019, après quarante ans de pratique consciencieuse. Mais la caméra ne s’enlise pas dans la contemplation de ce personnage : au contraire, elle semble ping-ponguer entre le vieux médecin qui n’en sera bientôt plus un, et les jeunes étudiants du CHUV, médecins en devenir. Il y a ainsi un arrêt dans le temps dans le cycle infini de la substitution d’un individu par un autre au sein d’un même corps de métier, un cycle naturel qui rappelle celui de la vie sur lequel se concentre les protagonistes du film. Le procédé met ainsi habilement en perspective l’expérience individuelle du médecin d’Oron et celle universelle des soignants.

Le lien

Faire le pont entre les générations, mais aussi entre les diverses types de guérisseurs. Alors que l’on oppose souvent médecine classique et alternative, Marie-Eve Hildbrand rapproche finement les deux pôles contraires pour en prélever le dénominateur commun : le lien, « un lien qui à lui seul peut parfois guérir », message clé d’un film qui s’évertuera ensuite à voir ce soin avant tout comme une attention portée à l’autre, tant au niveau des études – avec les problèmes éthiques que peuvent poser la dissection pour certain.e.s par exemple – qu’au niveau de la pratique professionnelle. Tour à tour entrent ainsi dans le champ les grandes mains du vieux médecin auscultant un bébé, son silence et ses regards, qui prennent le temps de porter une réelle attention aux patient.e.s suivi.e.s depuis des années. Des images qui viennent rappeler que chaque vie dépend d’une autre.

Le médecin généraliste et père de la réalisatrice Francis Hildbrand
aux dernières heures de sa pratique

Côtoyer la mort sans contagion

Moment clé, les étudiant.e.s de première année reçoivent leur premier stéthoscope. Mais pour l’essayer, il faut le coeur d’un.e autre. Les cordons se croisent comme des cordons ombilicales ; c’est la vie interdépendante dans toute sa splendeur. Des étudiant.e.s qui doivent, au-delà de la connaissance scientifique, apprendre le contact au patient, la communication. Impossible de soigner un mal que l’on ne comprend pas, entre le guéri et le guérisseur, l’un à la connaissance du mal, l’autre de la science. Si le partage ne fonctionne pas il n’y aura rien. Mais apprendre aussi, dans la dureté du climat hospitalier, à donner un espace de parole tout en se protégeant ; côtoyer la mort sans contagion.

« Les guérisseurs », (Marie-Eve Hildbrand, 2021). 80’ – Film à voir en salle dès septembre 2021 et le dimanche 25 avril à Nyon – Voir les horaires sur www.visionsduréel.ch

Pour essayer leur premier stéthoscope,
les étudiants ont besoin du cœur d’un.e autre

Interview de Marie-Eve Hildbrand

« Covid ou pas Covid, les questions restent les mêmes : comment soigner, comment être soigné ? »

Propos recueillis par Charlyne Genoud | Dimanche soir, à l’issue de la première projection de son film en présence d’un public de chair et d’os en comité très restreint de professionnels de la branche, Marie-Eve Hildbrand a généreusement accepté de répondre à quelques unes de nos questions sur son film.

Le Courrier : pourquoi avoir choisi ce titre, « Les guérisseurs », qui lie deux types de médecines souvent perçues comme opposées ?

Marie-Eve Hildbrand : ce titre me tenait à cœur parce que le rôle des guérisseurs dans une société est à mon avis fondamental. On se questionne toutes et tous sur son propre rapport à la santé, à la maladie et à la mort, sur comment interagir avec les médecins et les médecines qui nous entourent pour guérir ce qui peut soudainement déstabiliser notre équilibre intérieur. Le titre est resté le même depuis le début du projet. On a hésité, à un moment, avec « prendre soin ». Mais « Les guérisseurs » questionnait à la fois le rôle des médecins et le rôle des êtres humains, tout en interrogeant ce que guérir veut dire.

De la même manière que vous établissez un lien entre deux médecines qui a priori s’opposent, vous choisissez de construire un pont entre deux générations de médecin. Pourquoi ce choix ?

Quand on a quarante ans, on se retrouve au milieu de sa vie et on commence à avoir des petits problèmes physiques alors cela m’intéressait, en parallèle de mon père qui remettait son cabinet, de voir comment on aborde ce métier que l’on décrit souvent comme une vocation, et comment on apprend le savoir-être au-delà du savoir-faire. En Suisse romande, on a la chance d’avoir encore pleins de guérisseurs ancestraux, ce qui pose la question de savoir si les médecins d’aujourd’hui seront les guérisseurs de demain, la technique évoluant sans cesse. J’ai l’impression qu’il y a des choses qui résistent au passage du temps ; à chaque avancée technologique, j’ai l’impression qu’il y a peut-être aussi un besoin de compensation au niveau de l’écoute. Comment on écoute l’autre, comment on le regarde et l’ausculte sont ainsi des choses que j’avais envie de filmer. Le cabinet médical est d’ailleurs peut-être l’un des rares endroits où l’on peut encore explorer ses vulnérabilités et ses failles, et je remercie tous les patients qui ont accepté qu’une caméra entre avec eux dans une salle de consultation, parce que je sais que c’est compliqué, de nos jours, de filmer l’intimité avec pudeur.

Comment avez-vous procédé pour rendre votre caméra presque invisible dans l’intimité que vous décrivez ?

C’était une vraie question pour moi de savoir où placer la caméra pour ne pas être trop intrusive tout en parvenant à filmer ces petits moments intimes, qui sont finalement les mêmes chez chaque être humain. J’avais l’habitude de tourner seule avec ma petite caméra, cette fois-ci nous étions trois. Nous avons donc du mettre en place tout un mode de communication, pour pouvoir nous signaler discrètement des déplacements de caméra sans déranger les consultations filmées, qui n’ont pas été mises en scène.

Certaines scènes semblent cependant être mises en scène, ce qui est toujours intéressant dans un documentaire. Quelle place avez-vous laisser à ce procédé ?

On a essayé de refaire le moins de choses possibles, et puis quand on a refait une ou deux séquences pour pouvoir cadrer à la fois en plan large et en plan serré, c’est des choses que les protagonistes avaient déjà fait spontanément. Toutes les séquences sont des choses que j’ai vues, en premier lieu sans caméra parce que j’ai fait beaucoup de repérages. Cette phase de la réalisation m’a permis de rencontrer à la fois des médecins âgés et des plus jeunes, ainsi que des guérisseurs. Tous n’avaient pas envie de participer au film mais je remercie ceux qui m’ont accordé leur confiance.

Comment la crise qui a suivi la fin du tournage a-t-elle pu changer votre regard sur le film, et inversement celle de la crise ?

Tout a été tourné avant la pandémie, qui a évidemment exacerbé certains de nos comportements. Je me suis demandé s’il fallait inclure le Covid dans le film, mais j’ai l’impression que des images du Covid, on en a beaucoup vues. J’avais envie de parler de quelque chose de plus universel et plus essentiel, et au fond, Covid ou pas Covid, les questions restent les mêmes : comment soigner, comment être soigné ?

Comment s’est négocié le montage avec la pandémie ?

Le montage s’est fait pendant la pandémie. On a essayé de retranscrire en quelques minutes la moelle des séquences, de résumer au mieux les consultations d’une trentaine de minute. Il y a un énorme travail de montage, fait sur plusieurs mois avec deux monteuses (Julie Lena et Emilie Morier) qui ont joué pour moi un rôle de sage-femme en m’aidant à accoucher du film.

Dans le Migros Magazine, vous dites avoir grandi à la campagne et vous y être ennuyée, ce qui vous a appris à regarder ?

En fait, j’ai adoré grandir à Essertes, à la campagne. Mais c’est vrai que quand on a un père médecin généraliste de campagne il y a le secret médical qui fait que l’on ne connaît pas ses patients et on ne sait pas ce qu’il se passe pour lui. Faire le film signifiait donc découvrir une facette de mon père que je ne connaissais pas. Il rentrait à la maison le soir, remplissait ses dossiers à la main ; sa profession prenait beaucoup de place. Le film était ainsi pour moi une manière de l’accompagner dans ce dernier chapitre de sa vocation et de voir ce qui se passait dans ce cabinet avant sa fermeture. Il n’a malheureusement pas trouvé de remplaçants, mais je crois que c’est une psychologue et une psychiatre qui ont repris le lieu, et je trouve beau que cela continue d’être des métiers qui prennent soin du corps de l’âme et de l’esprit qui occupent cet espace !

Rendez-vous à Nyon!

C.G. | Hybride. C’est par cet adjectif qu’Emilie Bujès, directrice artistique du festival, décrivait l’édition de cette année. En effet, dès aujourd’hui, les films sont visibles tant en ligne (www.visionsduréel.ch) depuis leur site qu’en présentiel, à Nyon. Un festival qui sait et a su l’année passée déjà conjuguer avec les nécessités de la pandémie.